‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 210 sur 327 · Clarel, II, p · texte numérisé non relu

Clarel, II, p

Cette hypothèse confirmée, il serait évidemment beaucoup plus aisé de comprendre l'intention de Melville. Retracer la lutte morale qu’il a traversée, tel fut, tous le concèdent, son propos essentiel. Et Néhémiah, Vine, Rolfe, Derwent, Ruth et leurs compagnons sont des fantômes abstraits qui, même si quelques-uns de leurs contours furent tracés d’après nature, représentent avant tout les pensées du poète. Mais autre chose est une évolution depuis longtemps accomplie, ou de transerire des souffrances dans le moment même qu’on les éprouve. Cette dernière tâche est, croyons-nous, celle que Melville s’est assignée.

En effet, en 1860, il se tourne désespérément vers toutes les

croyances, même les plus éloignées, dans l'espoir que l’une d’elles

Jui rendra une foi. {1 lit passionnément, alors, cherchant partout des guides. Si les rites traditionnels, si la science prétentieuse, sont assez vite écartés, Melville médite l'exemple de l’homme innocent et pur, qui croit comme un enfant ; celui du penseur qui comcilut à la vérité du Christianisme ; celui de l'artiste, venu à la Religion par délicatesse. II songe même à lEgiise de Rome, à la Mosquée, à la Synagogue. Il songe, enfin, à l’amour terrestre, comme à un moyen de gagner lamour divin : Ruth représente peut-être le retour à la solidarité humaine, que Melville tenta lorsqu'il fit les Battie Pieces. Les deux premières parties du poème nous confent ces angoisses, plus douloureuses qu'un pessimisme absolu. <

En 1866, il a perdu l’espoir de trouver la Grâce. Il sent que deux voies seulement lui sont ouvertes : vivre paisiblement avec ses contemporains, d’une vie qui, son récent échec le lui a montré, n’a rien à voir avec le divin, ou s’isoler farouchement dans une méditation silencieuse. Quand il écrit les dernières parties de Clarel, c’est fa seconde voie qu’il a choisie. C’est pourquoi les anciens compagnons de son pèlerinage sont morts, ou bien s’éloignent, pourquoi Ruth ellemême disparaît d’une vie qu’il va poursuivre seul. La fin du poème fait voir le Melville farouche et décidé qui vient de prendre son ultime résolution. Ce sont donc, selon nous, deux époques de sa vie intérieure qu’il a confiées directement à son livre, et non pas une crise passée qu'il a retracée en historien.

Ce dessein autobiographique, pourtant, est loin d’être le seul qui ait poussé Melville à composer Clarel. La Palestine, ses paysages, ses monuments et ses gens sont pour Melville bien plus qu’un décor peuplé de figurants : leur évocation est un des objets mêmes du poème. Et nous pensons que John Freeman exagère lorsqu'il dit :

« Si l’on excepte, çà et là, la vivante peinture d’un paysage dont « la masse aride a nettement fasciné Melville, il eût pu l'écrire « presque aussi bien sans quitter le seuil d’Arrowhead :. »

Ce jugement peut à la rigueur s’appliquer aux dernières parties du poème. I1 nous semble tout à fait erroné en ce qui regarde les premières. La lecture du journal de Melville suffit à elle seule — et à montrer que la Palestine a fait au con-

M. Mumford l’a bien vu traire une impression très forte sur Melville. Il a, pendant son bref séjour, esayé de tout voir, de tout noter. Et il a lui-même consigné

cette remarque « Pour atteindre cet objet : avoir l’esprit saturé de l’atmosphère de à

« Jérusalem, je m’offre comme un sujet passif, et sans résistance, à | « son impression étrange?. »

Dans les premières parties de son poème, il a nettement voulu ressusciter ces impressions rapides, mais fortes, et faire de Clarel non seulement le poème de son âme, mais aussi celui de la Palestine. Il est tout à fait curieux de rapprocher le Journal et le poème. Voyons comment l’un et l’autre évoquent le Saint-Sépulcre. Quatre pages du Journal le décrivent, en un style haché, mais précis, et dont l’effet littéraire n’est pas tout à fait banni. On y trouve, indiqués tour à tour : un ensemble de bâtiments confus et croulants ; un corps de garde méprisant de soldats turcs ; l'emplacement où dit-on fut le calvaire ; la galerie de marbre qui conduit à l’église ; la nef et sa voûte en ruine ! le sépulcre de marbre, église dans une église ; la petite grille d'entrée ; cette impression de cercueil illuminé qu’on éprouve à l’intérieur ; la bizarrerie de tous les sanctuaires, de toutes les chapelles des rites les plus divers qu’on aperçoit une fois au dehors ; de la foule bigarrée qui, sans beaucoup de respect, se presse en ce lieu comme

en une « salle de rédaction ».

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