‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 211 sur 327 · Upthe St., p · texte numérisé non relu

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Les chants III à VI de Jerusalem développent en quelque cinq cents vers Ces notations, où se mêlent maintenant les méditations. Mais presque tout le contenu du Journal s’y retrouve. Après avoir évoqué Pinhumain tombeau de Zeus en Crète, Melville décrit, comme dans le Journal, ce dédale de cloîtres antiques, de grottes et de cellules, et les moines silencieux qui en prennent soin. Il se laisse aller ensuite à méditer sur la seconde nature qui recouvre la première ; mais il revient à la description en peignant les Marchands du Temple. L’imagination reprend le dessus, et nous vaut un rappel des pèlerins d'autrefois, une tirade sur Pâques et le Vendredi-Saint, un chant sur les croisades. Le poète pourtant revient au sarcophage, et le décrit. Puis, le rêve l'emporte à nouveau ; il songe au tombeau vide, aux pèlerins déçus qui sont ses frères. Mais une dernière fois il retrouve le réel, il peint les chapelles de toutes les croyances groupées autour du saint lieu, avant de conclure par un dernier symbole.

Ce rapprochement laisse entrevoir la manière de Melville. Ici des notations précises, là des évocations plus longues et moins nettes, où l’accent est mis sur les méditations que les lieux inspirent. Mais ces réflexions n'auraient jamais pu se faire ailleurs qu'au Saint- Sépulcre. Et c’est pourquoi Melville mêle de façon si intime les visions et les pensées. Le Saint-Sépulcre est un des personnages essentiels de Clarel. Il n’a rien du décor romantique et Clare} au Saint-Sépulcre n’est point Don Carlos au tombeau de Charlemagne, venu déclamer sous des « voûtes solennelles ». Ses pensées sinueuses lui sont vraiment imposées par les dédales du sanctuaire.

A juste titre on objectera que Melville a consacré trois parties de son poème, c’est-à-dire près de quinze mille vers, à retracer une excursion qui a dû lui prendre deux ou trois jours. Les vieux guides de l’Agence Cook pour la Palestine sont significatifs à cet égard. Les moyens de communication étant restés à peu près les mêmes, trois heures seulement sont prévues pour le parcours de Jérusalem à Mar- Saba. Comment, dira-t-on, Melville a-t-il pu recueillir si vite une pareille masse d’impressions ? En fait, dans la fin de son poème, il a changé de manière. Les dernières parties furent — ici les avis sont unanimes — écrites de longues années après son retour. Il ne pouvait conserver, de toute façon, que quelques visions nettes et simplifiées. Il a été contraint de les enrichir par la lecture. Ce n’est point à dire qu’il ait, même alors, tenu la Palestine pour un décor indifférent. De son mieux, il a tâché de continuer à associer la vision et la pensée. Malgré tout, beaucoup mieux qu’au début, on sent main-

tenant l'indépendance des deux thèmes. Ses visions en effet sont celles des autres voyageurs, plutôt que les siennes propres. -

Dans la bibliothèque de Melville figure un ouvrage intitulé Sinaï and Palestine 1 où maints détails pittoresques et descriptifs sont soulignés au crayon. Sans doute, Melville, qui n’acheta le livre qu’en 1870, ne put s’en servir que pour les derniers chants de son poème. Mais il est fort probable qu’il avait fait, antérieurement, bien d’autres lectures du même ordre. Ne cite-t-il pas lui-même Burckhardt, Volney, Lamartine, Chateaubriand ? Nous avons, à titre d'expérience, rapproché Clarel de l’Ilinéraire. Sans pouvoir être affirmatifs, nous avons de fortes raisons de croire que bien des traits de la fin du poème, dont on ne trouve aucune mention dans le Journal, sont purement empruntés à Chateaubriand. Voici, par exemple, la seule mention que fasse le Journal du trajet de Mar-Saba à Bethléem, et, de là, à Jérusalem :

« Adieu. —- Vers Bethléem, en franchissant les hautes collines. — « Sur une colline, vieille chapelle d'Hélène — (franchi les collines de « Bethlécm où des bergers gardaient leurs troupeaux (comme autre- « fois). — Mais un Musulman le dos à Jérusalem (face à La Mecque) en « prière. — Dans la chapelle, moine (latin) nous fait descendre, sou- « terrain après souterrain ; — tombes de saints ; — lampes allumées « (brûlant de l’huile d’olive) jusqu’à arrivée lieu de la Nativité (nom- « breuses lampes) et crèche avec lumières. Vue du haut du toit de « la chapelle, etc. Retour à cheval vers Jérusalem. Hâte pour éviter < la pluie?. »

Le poème, lui, signale à Jérusalem de nombreux et typiques détails : une étoile de marbre sur le pavement, correspondant au point du ciel où s'arrêta l’étoile miraculeuse ; escaliers tournants menant à la crèche ; inscription latine qui marque le lieu même de la Nativité ; orgue qui joue des airs italiens ; Arabe chrétien charmé par ces concerts. Nul de ces détails ne figure dans le Journal. Tous se trouvent dans la troisième partie de l’Itinéraire. Il est probable que d’autres voyageurs furent, eux aussi, sollicités. Peu importe, au fond, lesquels. Ce qui paraît certain, c’est que Melville n’a point cherché la « couleur locale ». Il a parcouru les ouvrages de ses devanciers, et il a essayé de méditer leurs visions comme il avait fait des siennes propres. On sent bien, pourtant, que le paysage n’a plus, sur l’âme de Clarel, le même pouvoir. Les pensées sont devenues antérieures aux visions.

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