‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 212 sur 327 · Sans nom d'auteur · texte numérisé non relu

Sans nom d'auteur

2 Upthe St, p.78.

Cette intime fusion que Melville a tentée eutre les tableaux concrets et les méditations subtiles, il l'avait réussie, de façon éclatante, dans Moby Dick. Pourquoi, dès lors, n’a-t-il pas tenté d'écrire, en prose, un nouveau Moby Dick, dont le cadre eût été la Palestine et non plus l'Océan ? L’explication que nous avons tentée en examinant les Battle Pieces vaut pour Clarel. Mais cette fois, l'erreur de Melville eut des conséquences plus lourdes. Les Battle Pieces, John Marr, Timoléon sont de ces brefs recueils dont on peut sans témérité attendre le succès. Mais s'attaquer, presque pour débuter, à l’éternelle utopie dont des générations de poètes ont rêvé, suivre les pas d’'Homère, et s’efforcer d'élever un monument rival du sien ! A notre avis, Melville a été entrainé dans cette aventure par deux ordres de motifs. D’abord, une innocence de néophyte, qui au début lui a masqué les difficultés de l’entreprise. Puis les modèles du passé, dont la réussite a pu le séduire. Par moments, l’imitation de Chaucer est assez visible, et quand Melville fait parler Derwent, on croit entendré plus d’une fois le « frère > qu'imagine le vieux poète. Mais surtout, l'exemple de Byron, qui, seul encore au xix° siècle, avait réussi pareil tour de force, a dû encourager Melville. Don Juar est presque aussi iong que Clarel, et c’est aussi une manière de « pélerinage ». Byron, lui aussi, se jugeait incompris des « Philistins >». Lui aussi, il les avait fuis pour promener ses tourments sur des rivages lointains. Il est vraisemblable que Melville ait voulu donner à l’Amérique le « Peélerinage » qui lui manquait. |

Tout en songeant à ces modèles, Melville a d’ailleurs compris qu’il lui fallait innover. Comme Victor Hugo vers le même temps, il a senti qu’il n’était plus possible d'observer la classique division en douze ou vingt-quatre chants de longueur uniforme. Il a pensé qu'au xix° siècle, pareille œuvre n’aurait chance de succès que si elle était faite de pièces courtes quoique inégales. Cette idée s’accordait d’ailleurs avec la méthode de travail qu’il pratiquait depuis longtemps. Et à mesure qu’il avançait dans son travail, il a mieux senti ce besoin de variété. De plus en plus, parmi ses tétramètres aux rimes capricieusement assemblées, il a intercalé des chansons, des odes, des élégies, où il s’est efforcé de reprendre quelques-unes des riches combinaisons rythmiques du temps d’Elisabeth. La témérité de son entre-

prise demeure extrême. On doit, au moins, savoir gré à Melville de n'avoir pas cherché à rendre au lecteur le chemin plus rugueux

qu'il n’était nécessaire.

En 1884, Melville, écrivant à M. James Billson, lui révélait l’existence de Clarel, et définissait son œuvre en ces termes :

« Une grande machine poétique, une espèce de pélerinage, com- « prenant des milliers de vers, et remarquablement prédisposée à < l’impopularité :. »

De fait, il ne semble pas qu’à sa parution, Clarel ait suscité un seul lecteur.

En 1921, M. Weaver disait :

« Nous sommes deux » (à l’avoir iu). « Ce serait faire preuve d’un « optimisme exagéré que de présumer la venue prochaine d’un troi- « sième?. » 4

M. Weaver a manqué de foi : en 1938, on peut estimer que huit ou dix personnes ont lu Clarel. Il faut, en effet, une certaine audace pour se lancer, de gaîté de cœur, dans la lecture de ces dix-neuf mille vers. Qu'on veuille seulement se rappeler que l’Zliade et la Jérusalem Délivrée ne dépassent guère quinze mille, le Paradis Perdu douze mille, l'Odyssée, l’'Énéide et les Lusiades dix mille. Il faut aller chercher la Reine des Fées et le Roman de la Rose pour trouver des poèmes plus dépourvus de mesure. On ne peut demander à beaucoup de lecteurs de posséder le goût du risque. Et c’est pourquoi les critiques parlent d’ordinaire en termes si brefs de ce poème pourtant si long. Cependant, les quelques esprits aventureux qui ont vraiment lu Clarel évoquent d’ordinaire leur expérience sans manifester d’acrimonie. Seul, John Freeman laisse paraître sa rancune :

« Il ne conserve guère les qualités du reste, et montre à l’excès « leur pire défaut : la facilité *. »

M. Mather, au contraire, juge que

« Clarel est à peu près toute la part que l'Amérique a prise au

1. M. P. H. Melville à Jones Billson, 10 octobre 1884. 2. Weaver, p. 357.

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