‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 214 sur 327 · Mumford, pp · texte numérisé non relu

Mumford, pp

substituer d’autres. Il ne s’agit point d’une évolution : à un portrait vague se substitue, sans qu’on sache comment, un autre portrait aussi vague, mais tout différent. Si nous avons pris la liberté de commencer cette étude par une analyse aussi longue, c’est avec lespoir qu’elle empêchera le lecteur éventuel de perdre pied. Autrement, il ne pouvait guère lire Clarel sans avoir près de soi un cahier de notes et résumer chacun des chants aussitôt qu’il Pavait lu. Seuls des repères bien établis permettent tant bien que mal de s’orienter.

Est-ce à dire que ce genre de composition soit sans excuse ? Non certes. La monotonie du poème s’en trouve atténuée de beaucoup. Au chapitre métaphysique succédera le chant descriptif, au récit proprement dit l'évocation historique. Et l’on est surpris de l’avance réalisée san$ fatigue. Donc le procédé en soi n’est pas mauvais. Mais il est d’une application périlleuse. La facilité avec laqueile le lecteur de Clarel se perd en ce dédale en est la triste preuve.

Heureusement, une fois surmontée cette nouvelle ordalie, on a chance d’être payé de sa peine. Si l’on est curieux d’idées, on peut trouver dans Clarel une satisfaction abondante.

Le psychologue s’intéressera à l’âme tourmentée et profonde qui méprise le contentement facile du clergyman anglais nourri d’ale et de bœuf saignant, ou de l’intellectue] juif, orgueilleux de sa science à œillères. Melville veut creuser tous les problèmes, en toucher tous les aspects, et en même tmps rstr humain. Il lui faut à la fois satisfaire une raison exigeante et un cœur tonrmerté. Il aime infiniment les traditions qui meurent, dans l’instant même qu’il en perçoit la vanité. Son problème s’est souvent posé à de grands et nobles esprits, qui rarement l’ont résolu. La solution que trouve Melville est elle-même bien précaire. Mais ce qui nous importe, c’est l’étude rétrospective de ses tourments, étude fuyante et capricieuse par cela même qu’elle est complète. Il faut, dans l’œuvre de Melville, remonter jusqu’à Pierre pour trouver la même vérité douloureuse.

Le philosophe goûtera la logique de Melville qui, familier de toutes les religions, aperçoit promptement les grandeurs et les faiblesses de chacune. Il a prévu le leurre immense du xix° siècle, qui croyait que la science, nouvelle idole, pouvait remplacer la foi. IL a senti que

l’art seul ne suffisait pas à combler les désirs spirituels. Il a deviné

la déception qui attendait les idéalistes libéraux. Il a compris la force de Rome, fondée sur un réconfortant sentiment d’unisson, et aussi la difficulté qu’ont les âmes trop orgueilleuses à se courber sous ses lois. Il a exploré avec la même acuité les religions de l'Islam, de la Judée, de Ia Grèce, de l'Inde et de la Chine. H lui a manqué lPesprit constructif. Il eût pu être le philosophe que son pays attendait, et qu'Emerson, lui non plus, n’a pas su devenir.

L'historien, enfin, verra dans Clarel le témoin exceptionnel d’une époque de grands espoirs mêlés de désarroi. Melville semble avoir merveilleusement compris son temps, tout en vivant à l'écart. Et le parallèle qu’il établit entre l’Empire romain, aux dieux agonisants, que le Christianisme va bouleverser, et le monde chrétien à la foi chancelante, dont la science va précipiter l’écroulement, est une preuve de sa clairvoyance. Tous les courants d'idées qui agitèrent son époque : mouvement d'Oxford, mouvement positiviste, mouvement libéral, esthétisme ruskinien, socialisme de Louis Blanc, se font sentir dans son poème. On peut y voir le tableau tourmenté d’un âge infiniment complexe.

Cette valeur intellectuelle de Clarel, quels que soient les défauts qu'on puisse par ailleurs trouver dans l’œuvre, suffirait seule à la défendre du mépris.

L'ouvrage a pourtant d’autres mérites encore. John Freeman, sévère pour tout ce qui regarde Clarel, en condamne les éléments descriptifs en disant « qu’un but de ce genre est atteint de façon plus admirable par le cinéma : ». Ce n’est pas le lieu de discuter les mérites du livre et de l’écran, ni de mettre en balance Victor Hugo et M. Cecil B. de Mille. Que l’on consente seulement à reconnaître que, si remarquable soit la réussite du cinéaste, les œuvres du poète ne sont pas entièrement méprisables ; une fois admis le droit du livre à l’existence, qu'on se borne à juger Clarel en termes littéraires : on sera obligé d’admettre que Melville évoque la Terre Sainte d’une manière assez saisissante. I1 ne la décrit pas. Ce n’est pas un Leconte de Lisle : il nomme au passage, fixe un trait ou deux, puis se lance dans la méditation. Mais l'influence du paysage est d’ordinaire assez forte pour planer

1, Freeman, p. 166.

sur le discours ou l’entretien, et leur donner sa nuance particulière. Melville a vu la Palestine comme une terre d’horreur, un désert de pierres, de ruines, d’eaux sans fraîcheur et de gorges sans beauté. Un mot évocateur vient çà et là se mêler au discours le plus abstrait, et rappeler cette impression. Au bord de la Mer Morte, tandis que la discussion prend un tour mélancolique à l’idée des cités disparues et de l’écroulement des mondes, Vine, pensif, soulève des poignées de sable et les jetie dans les eaux mortes. Rien peut-être, mieux que ce simple geste, ne saurait évoquer ce paysage tragique.

Si l’on doit faire des reproches à Melville, c’est de n’avoir pas constamment usé de cette manière qui domine si heureusement dans son poème. Parfois le détail évocateur se fait trop longtemps attendre, et l’on oublie le décor pour ne songer qu’à l’abstraction. Parfois, au contraire, Melville, se rappelant les fâcheuses traditions de la littérature « exotique », croit colorer son récit en appelant à l’aide une série de termes barbares. En dix lignes se succèdent Jebusite, Fatamite, Ornan, Moriah. Une seule encyclopédie ne permet pas d’en triompher. Mais, heureusement, ce ne sont pas les passages les plus nombreux. On peut dire qu'après la lecture de Clarel, on garde de Jérusalem, de Mar Saba, de la Judée, une impression, inexacte peutêtre, mais trop vive pour être oubliée. N'est-ce point le signe que Melville a gardé ses anciens dons d’évocation ?

Il ne faut pas oublier, enfin, que Clarel est un ouvrage poétique. En parlant des Battle Pieces, nous avons dû montrer que Melville était peu maître de sa technique, et que son vers était rarement harmonieux. En ce qui regarde Clarel, sans qu’on puisse encore se montrer bien enthousiaste, on peut apercevoir un progrès, qui va s’accentuant du début à la fin du poème.

Dans les premiers livres, le vers est d’une bien fâcheuse monotonie, Par rang de huit, les syllabes défilent, régiment après régiment. L’alignement s'obtient à coups d’inversions, d’ellipses et de chevilles. Si l'alternance des faibles et des forts est compromise, on dit « répugnance grave » ; pour éviter une neuvième syllabe, on supprime le verbe ; pour colmater une brèche, on ajoute « sooth », entre deux virgules. Et l’on parvient à des résultats de cet ordre :

So that, whatever comment be — Serious, if to faith unknown —

Not possible seems levity

Or aught that may approach thereto !. »

Au contraire, dans la fin du poème, l'instrument s’est considérablement assoupli. Les coupes sont plus hardies, la phrase plus naturelle et moins chevillée, les archaïsmes gauches ont en grande partie

disparu. Sans atteindre à la grande poésie, le récit est maintenant assez alerte pour ne plus choquer. Voici comment nous est rappelée la romantique figure de Lady Esther Stanhope :

Who ?

Lady Esther. Don’t you know ?

Pitts sybil-niece, who made sojourns In Libanus, and read the stars ; Self-exiled lady, long ago She prophesied of wizard wars,

And kept a saddled steed in stail Awaiting some Messiah’s call Who came not?. »

Il n’y a pas lieu de s’émerveiller. Mais comment ne pas sentir l’im-

» mense progrès réalisé ? I1 y a mieux. La fin du poème est fréquem-

. ment, nous l’avons dit, coupée de chansons, d’hymnes et de stances.

ù 0 0 + Certaines chansons à boire, comme celle du Cypriote, sont, bien qu’un

| peu savantes, réellement heureuses :

KQ

AMC /arelLel,

With a rose in thy mouth

& Through the worid lightly veer Rose in the mouth

« Makes a rose of the year.

With the prince of the South

« O’ er the Styx bravely steer :

Rose in the mouth

« And a wreath on the bier°! »

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