VERS ET PROSE DES ANNÉES DE VIEILLESSE
Deux minces plaquettes de vers, seulement, devaient encore voir le jour du vivant de Melville. Mais, tirée à vingt-cinq exemplaires seulement, elle sont restées presque totalement ignorées jusqu’à leur inclusion dans les Œuvres complètes, en 1922. Nous n'avons donc point scrupule à en parler seulement dans cette section, qui rendra compte des manuscrits laissés après lui par Melville, et restés inconnus jusqu’à 1924.
Melville, nous l'avons dit, ne cessa jamais d’écrire. A sa mort, nous raconte M. Weaver :!, Elizabeth Melville pénétra dans le sanctuaire de son mari, et fit dans ses papiers de longs rangements. Il se peut que, poussée par un sentiment respectable, mais fâcheux, de bienséance, elle ait détruit certains papiers, certaines lettres surtout. De ce qu’elle laissa sübsister, elle fit des petits paquets soigneux qu’elle enferma
- dans une malle. Et celle-ci ne fut ouverte que vingt-huit ans plus
tard, par Mrs Metcalf et M. Weaver. Ils y trouvèrent une longue nouvelle manuscrite, Billy Budd. Ils y découvrirent aussi huit fragments ou essais en prose, et quantité de pièces de vers, de longueur très variabie, dont beaucoup semblaient arrangés en vue d’une éventuelle publication.
Billy Budd mérite une étude séparée. Ici, nous essaierons de faire l'inventaire du reste. Ces œuvres hétéroclites, rarement datées, se classent malaisément. Nous pensons pourtant que Melville lui-même les eût réparties en cinq groupes. Les deux plaquettes qu’il fit imprimer forment les deux premiers. La nature des autres pièces, et même l’ordre dans lequel on les trouva rangées, nous invitent à former les trois autres.
En 1888, trois ans avant sa mort, Melville s’offrit, consolation peutêtre un peu mélancolique, le plaisir de réunir une vingtaine de ses
poèmes préférés, en un plaquette tirée à quelques exemplaires, à
1. American Writers on American literature. New-York Liveright, 539 p., in-80 ; pp. 190-216 : Herman Melville by R. Weaver.
l'intention des rares amis fidèles. Il nomma ce petit recueil d’après la première des pièces qu’il renferme : John Marr and other Sailors :. La mer et les marins font le sujet de toutes les pièces, et, comme pour mieux marquer le retour aux anciennes amours, Melville dédia son opuscule à William Clark Russel, le romancier de la mer.
John Marr commence par quelques pages de prose qui montrent le vieux marin, après une carrière aventureuse, obligé par une blessure de quitter l'Océan et de suivre des pionniers qui s’en vont, bien loin dans jies terres, s'établir dans la Prairie. Evidemment, il s’ennuie. Ses belles histoires n’intéressent pas les terriens qui l’entourent. L'Aventure est partie de la Prairie avec le dernier Indien et le dernier bison. John Marr tombe dans une morne solitude. Melville nous rapporte sa plainte dans les vers qui suivent ce début. Peu à peu, il se retrouve marin ; la Prairie lui semble un océan, les chariots d’immigrants des goélettes solitaires. Mais il lui manque la camaraderie d’autrefois. Il appelle ses anciens compagnons, ceux de la baleine, du commerce et de la guerre, et les supplie de ne pas l’abandonner, de ne pas détourner Îles yeux du camarade qui sombre.
Bridegroom Dick est encore une mélancolique évocation du passé. Chauffant ses vieux os au soleil de Riverside, un Philémon new-yorkais évoque devant une Baucis attendrie les beaux souvenirs de ses campagnes à la voile. Il reste fier d’avoir été patron de la baleinière amirale, puis, second maître, d’avoir chaque jour envoyé les couleurs. Dans sa mémoire défilent les ombres des officiers sous lesquels il a servi. Où est Decatur, ce héros dont on ne doit parler que chapeau bas ? Où sont Ap Catesby, le vieux commodore aux blessures glorieuses, et le capitaine Turret, toujours si digne entre deux whiskeys et Tom Tight, le lieutenant qui buvaïit et hurlait, mais qu’on respectait parce qu’il était marin ? Où sont les vaisseaux et les frégates de jadis, le Bonhomme Richard, et la Constitulion ? Le vieux marin est près de se désespérer. Il se ressaisit pourtant, par égard pour sa vieille compagne : car le marin a des usages. Galamment, il assure la bonne vieille que, près d’elle, il ignore le regret.
Tom Deadlight est le récit des adieux en forme de testament que fait, dans sa rude langue de marin, un vieux maître d'équipage. Jack Roy évoque la silhouette du beau marin d'autrefois qui, solide et faraud, savait, en plein ouragan, rythmer la ehanson à hisser. The
4. John Marr and Other Sailors, by H. Melville. New-York, The De Vinne Press, 1888, IV, 103 pages in-:6. Un exemplaire dans les M. P. Réimprimé dans la St. Ed., vol. XVI.
Haglets dit l’histoire de l'amiral vainqueur, qui dompte l'ennemi et la tempête, mais dont trois pétrels inlassables suivent obstinément le sillage. Au lieu des honneurs qu’il compte recueillir à l’arrivée, il trouvera bientôt une mort inattendue qui frappera tout son équipage : devant la mer, l’homme doit courber la tête. The Aeolian Harp chante les épaves tragiques qui flottent ignorées et perdues.
Viennent ensuite douze poèmes très courts, dont le titre commun est Minor Sea-Pieces. On y trouve, entre autres, un salut cordial du frère qui reste à terre à Thomas Melville, maître du Meteor ; une élégie sur la fin d’une figure de proue brisée sur des récifs; un hymne à la gloire du Snow Bird, qui ne craint pas la mer. Quelques vers évoquent le cruel et splendide requin des Maldives. A deux reprises, une pensée nostalgique est donnée à l’Eden shakespearien de Taï-Pi. On entend, sous le beau ciel des tropiques, le chant mélancolique du matelot amoureux. Et l’on voit le navire orgueilleux se heurter à la masse indifférente de l’iceberg.
Enfin, un poème un peu plus long, Pebbles, vient terminer le recueil et lui servir d’épilogue. C’est une profession d'amour, malgré toutes les souffrances, pour la mer inhumaine et implacable, dont ceux qui l'ont goûtée ne peuvent jamais se déprendre. +
Ces quelques pièces ne sont que rarement datées. Mais c’est en 1860 que Thomas Melville commandait le Meteor. Bridegroom Dick porte la date « 1876 », et c’est en 1888 que le recueil fut imprimé : il est presque sûr que les poèmes qu’il renferme s’échelonnent sur quelque vingt-cinq années : Melville, dans sa vieillesse, dut maintes fois ressentir la nostalgie de cette mer depuis longtemps désertée, le regret des navires et des hommes, des îles de corail et des aspects changeants de l’Océan. Sous la fiction qui crée des personnages, l’intention personnelle est transparente. John Marr, c’est Herman Melville qui a quitté l’océan pour aller vivre à terre, et trouve dans la société un désert plus vaste et plus vide. Au moins, sur un navire, le matelot se sent entouré de compagnons, tandis qu’à terre il est seul : c’est la chaude amitié qu’il appelle. Bridegroom Dick, c’est encore Melville vieilli revoyant avec attendrissement des scènes que sur l'instant il n’avait guère aimées, mais qu’il chérit maintenant parce qu’elles représentent sa jeunesse en allée. Et la bonne vieille assise près de lui est sans doute « Lizzie » elle-même, dont la compagnie n’était certes pas ce qu’il rêvait, mais à laquelle il tâchait de ne pas trop marquer d'humeur. Partout ainsi on retrouve l’allusion : Jack Roy n'est-il pas le beau Jack Chase des United States, et parmi les noms des héros
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de l’ancienne marine ne voit-on pas celui d’Ap Catesby, sous lequel
Melville avait servi — sans respect.
On ne sera donc pas étonné de trouver dans ces poèmes d’un vieil homme qui a connu la mer, et — trop tard — se prend pour elle
d’une passion nostalgique, des accents d’une touchante mélancolie qu’on ne trouve pas dans les poèmes antérieurs. C’est un peu la même qualité qu’on trouvera quelque trente ans plus tard dans les derniers romans de Joseph Conrad, regrettant la Méditerranée de sa jeunesse. ‘4 La gaucherie même et les chevilles dont les vers restent chargés ne nous gênent plus, parce qu'ici Melville est sincère et qu’il est simple, comme si vraiment il n’était rien qu’un vieux matelot qui songe :
« Where sails he now, that trim sailing-master « Slender, yes, as the ship’s skys’1 pole :? >
Trois ans plus tard, quelques semaines avant de mourir, Melville à nouveau rassembla en une seconde plaquette quelques autres de ses poèmes. Le titre du recueil fut Timoléon, etc.?, et la dédicace en fut faite au peintre Elihu Vedder, que Melville ne semble pas avoir connu, mais dont il admirait l’œuvre, on ne sait vraiment pourquoi. L'ouvrage comprend quarante-trois pièces en tout, et l’ensemble tient en soixante-dix pages. Le premier des poèmes, Timoléon, est long d'environ deux cents vers. C’est l’histoire de Timoléon de Corinthe, qui osa immoler son frère Timophane, qu’il aimait et qu’il avait sauvé, parce qu’il avait institué la tyrannie. Son geste fit horreur (c'était une époque sensible) ; et puis Corinthe comprit et lui rendit justice — trop tard. L’exemple de Timoléon ne prouve-t-il pas que la vraie vertu doit être courageuse et braver l’opinion ? Elle sera justifiée par la postérité. Vient ensuite Afler the Pleasure Party, dont nous avons relevé déjà lintérêt biographique. L'amour y est peint comme une force irrésistible et mauvaise, dont les coups frappent soudain sans pitié ceux mêmes qui ont cru pouvoir lui échapper toujours. Puis, ce sont 4 une vingtaine de courtes pièces assez diverses, brèves méditations inspirées d'ordinaire à Melville par le hasard de ses vastes lectures.