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porte, au début, les indications suivantes
« Vendredi 16 nov. 1888, commencé.
Révision commencée 2 mars 1889 Terminé 19 avril 1891. »
Melville mourut le 28 septembre de cette même année 1891. On peut être assuré que Billy Budd est la dernière œuvre un peu longue qu’il ait écrite. Aussi peut-on, avec M. Grant Watson!, considérer cette nouvelle comme une manière de testament.
Nous avons essayé de tracer la figure du Melville apaisé des dernières années. Il semble bien que, dans cet ultime ouvrage, il ait cherché à exprimer cette acceptation finale, presque joyeuse, de ce qui lui paraît toujours un sort injuste. Pierre, quarante ans plus tôt, avait frénétiquement lutté pour accomplir ce qu’il jugeait son devoir. Il avait tout sacrifié, tout perdu, pour découvrir à la fin que des forces impitoyables, venues aussi bien du dehors que de lui-même, tournaient contre lui jusqu’à ses intentions les plus vertueuses. Et ül mourait désespéré, farouche, révolté. Melville a voulu lui opposer la figure radieuse de l’homme également vertueux, également persécuté, mais dont la pure conscience trouve en soi sa récompense, et dont la mort sera calme et consentante comme purent l’être celle de Socrate ou celle du Christ. Cette fin sereine de son dernier héros sera l'ultime réponse de Melville au problème qui le tourmenta si longtemps : quel est le sens de notre vie ?
Melville répondra aussi à plusieurs questions annexes. Ainsi, Comment envisager la société ? Dans Pierre, elle n’était qu’une machine à broyer les âmes. Maintenant, Melville, détaché d’elle, la regarde sans haine, la sait indispensable. Il acceptera qu’un juste lui soit immolé. Et Billy Budd, ce juste, sera sacrifié par Vere, cet autre juste, pour sauver la marine, image de la société. Quelle attitude convient devant les méchants ? Sans doute, il faut les punir, dans un intérêt social. Mais, si l’on sait aller au fond des choses, on les plaindra plutôt que de les haïr. Et Melville dessinera la figure de Claggart qui ne haït que parce qu’il est malheureux.
Voilà pour les idées. Mais en même temps, Melville, dans cet ouvrage de sa vieillesse, va se plaire à faire passer quelques-uns des souvenirs que sans doute il aimait à remuer dans sa mémoire secrète. Non
1. Grant Watson (E. L.). Melville’s Testament of Acceptance N. Engl. Quart, VI, pp. 319-327, juin 1933.
seulement il évoquera volontiers l’époque où il était « White Jacket », esquissant en passant des scènes de bord qui lui rappelleront son jeune temps. Mais, plus librement que jamais, il va s’abandonner à ses regrets en parant son jeune héros des attraits moraux et physiques de cet ami qu’il a tant admiré, et dont le souvenir l’émeut toujours. Et comme pour mieux préciser sa pensée, il dédiera ce petit livre à
Jack Chase.
Le premier lecteur de Billy Budd fut sans doute M. Raymond Weaver ; cette lecture ne lui inspira pas un très vif enthousiasme :
« Ce n’est pas un résultat distingué. Melville se donne beaucoup « de mal pour analyser « le mystère d’iniquité » et pour celébrer par « contraste la divine beauté physique de son héros. Le ton senten- « cieux et orphique a disparu, c’est vrai. Mais, disparues aussi, la « clairvoyance alerte, la verve, l’étincelle !. »
Depuis, bien d’autres critiques ont découvert Billy Budd ; et peu à peu, la note a changé. Si M. Mumford reste froid ?, John Freeman, qui classe les livres de Melville d’après leurs affinités, consacre un chapitre à Moby Dick et Billy Budd, et compare les deux ouvrages, l’un au Paradis Perdu, l’autre au Paradis Retrouvé. Pour lui, Billy Budd est une «< … dernière et pure survivance du génie de Melville‘. »
M. Grant Watson, lui, crie à l’impérissable chef-d'œuvre, Tout lui paraît sublime : l’ouvrage est mieux composé, l’histoire plus poignante, le symbolisme plus convaincant, le style plus dépouillé que partout ailleurs. C’est, dit-il pour finir,
« un livre à lire et à relire. Chaque lecture illuminera, comme font « les moments capitaux de l'existence, la perspective d’un au-delà < s’ouvrant toujours sur l’inconnu . »
Et la légende de Billy Budd, éclatant et mystérieux chef-d'œuvre, succédant à une longue suite d'ouvrages manqués, a si bien fait son chemin dans les esprits qu’en 1935, un éditeur français crut devoir en publier une traduction, honneur jusque-là refusé à Moby Dick