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avoir montré qu'aucune de ces œuvres n'était tout à fait sans mérite. Et pourtant, Melville poète est pratiquement inconnu. Même .aujourd’hui, où la réputation du romancier est plus haute qu’elle n’a jamais été, maint admirateur de Moby Dick ignore l'existence même des poèmes de Melville. En 1935, le vénéré « doyen des poètes américains », M. Edwin Markham, publiait au soir de sa vie Le livre de la poésie américaine. Cette anthologie, la plus vaste qui ait paru, renferme, précédés de notices, des échantillons du talent de trois cent trente-huit bardes. On n’y lit pas seulement les noms, depuis longtemps illustres, des poètes de « L'Age d'Or » : on y trouve beaucoup des modernes les plus hardis ; on y rencontre même des amateurs. On n’y trouve pas le nom de Melville, et cet oubli, à notre connaissance, n’a pas été relevé : le fait est caractéristique. Si l’on met à part Whitman, isolé qui poursuivait avec un dédain superbe une œuvre stupidement honnie, les contemporains par l’âge de Melville, étaient les « gentlemen de la Nouvelle-Angleterre » ; ils étaient à peu près au terme de leur carrière poétique lorsqu'il commença la sienne. Mais leur gloire était à son apogée, et l’idéal poétique de l'élite celui qu'ils avaient créé. Emerson doit être évidemment mis à part : malgré ses limites, on le sent frémissant de conviction. Mais le véritable porte-lauréat, dont toute la génération suivante imitait le ronronnement distingué, c'était Longfellow. Les poètes plus jeunes que Melville, mais dont l’œuvre apparut en même temps que la sienne, les Stoddard, les Stedman, les Aldrich, étaient les disciples appliqués de l’éminent professeur de Harvard : ce sont leurs œuvres, agréables et faciles, qu'aujourd'hui encore, malgré une certaine défaveur, on tient supérieures à celles de Melville. Les jugements ont bien évolué pourtant : Emily Dickinson, Joaquin Miller, Sydney Lanier, ont été remis à la piace qu’ils méritent. Melville poète reste toujours aussi bas.
Nous sommes persuadés que cette méconnaissance est injuste. Si la technique de Melville est imparfaite, si sa pensée complexe a souvent peine à trouver l’expression juste et claire, une lecture attentive et sincère révèle bien vite en lui des qualités de sentiment et de pensée qui font oublier des défauts plus extérieurs que profonds. Et si l’on compare ses poèmes avec ce que les mêmes thèmes ont inspiré à des contemporains adulés de leur temps et honorés encore aujourd’hui, on se demande si la simple possession d’une technique heureuse vaut beaucoup plus que l'effort sincère, encore que parfois imalhabile d’un homme qui pense et qui sent. Les vers de The Rose
Farmer, fantaisie orientale de Melville, coulent avec moins d’aisance que ceux de : When The Sultan Goes to Ispahan de Th. Baïley Aldrich. Son décor est plus étudié : on y entend l’eau couler sur des fontaines de mosaïque, on y respire le parfum des myrtes et des violettes, on y voit danser les filles étranges de Samarcande. Mais on attend vainement la pensée qui animera ce cadre trop joli. Melville nous conduit dans des séjours moins ornés. Sa pensée nous oblige à l’accompagner dans des recoins parfois obscurs, parfois rebutants ; à la fin, elle nous mène cependant jusqu’à la vérité. A la seconde lecture, on a toutes les chances de s’intéresser plus aux détours d’une pensée complexe qu’à des images faciles et faussement agréables. Cette comparaison, on pourrait la multiplier. Bien plus, nous croyons qu’on pourrait l’établir non seulement entre Melville et les disciples, mais entre Melville et Longfellow. Tout autant que Melville, Longfellow s’est cru la vocation épique : sans atteindre aux dimensions de Clarel, son Hiawatha est de proportions imposantes. Bien que Longfellow ait utilisé le folklore indien beaucoup plus adroitement que Melville n’a mis en œuvre ses souvenirs de la Bible, la supériorité de l’œuvre respectée sur le poème inconnu n’apparaît pas évidente à qui essaie
. un rapprochement. Mieux, à mesure que la lecture avance, les petits
vers joliment sautillants de Longfellow semblent plus monotones, tandis que les rugosités de Melville cessent de se remarquer. La pensée finit par l'emporter sur la forme.
C’est pourquoi nous demandons la révision du jugement dédaigneux qui frappe Melville poète. Sans vouloir le comparer à Whitman, sans même l’égaler à Emerson, nous croyons avoir le droit de réclamer pour lui une place moins méprisée. La poésie américaine, entre la guerre de Sécession et celle d’Espagne, n’est pas si riche qu’elle puisse négliger un homme qui, sans être un technicien remarquable, fut au moins un penseur en vers original et sincère.