‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 228 sur 327 · Weaver, p · texte numérisé non relu

Weaver, p

2. Outre le portrait reproduit au frontispice du présent volume, Mrs Metcalf possède plusieurs photographies de Melville. Autres photographies dans la D. C.

c’est encore l'œil qui nous frappe le plus, fatigué, souffrant, mais paraissant garder son étrange pouvoir.

Du corps lui-même, de ses prédispositions à la maladie, de ses souffrances tout au long de l'existence, nous savons peu de chose au fond. On se rappellera que, le père de Melville ayant sombré dans la folie, et un autre cas au moins s’étant plus tard manifesté dans la famille, l'hypothèse d’une hérédité chargée ne doit pas être écartée : la pathologie, si elle pouvait rassembler des faits assez nombreux, expliquerait säns doute certains traits du caractère de Melville. On songera aussi que, peu après la trentième année, les troubles douloureux de la vue commencèrent et, pendant dix ans, demeurèrent aigus ; que le surmenage intellectuel amena de pénibles névralgies qui durèrent elles aussi des années, et qu’à partir de 1855 apparurent, baptisées de noms divers, les manifestations du rhumatisme articulaire qui finalement devait emporter Melville, après trente-cinq ans de souffrances intermittentes et parfois intolérables.

Ces connaissances sont bien irop fragmentaires pour permettre une conclusion précise. Cependant, le doute conservé sur les dispositions héréditaires, les contrastes de l’exubérance physique et du mystérieux petit œil, de la force musculaire et de ia santé éternellement précaire, suffisent pour qu’on pressente une personnalité complexe et malaisée à expliquer. Nous allons, utilisant à la fois les circonstances de 1a vie et les confessions de l’œuvre, essayer de retracer les lignes qui nous semblent essentielles, sans nous dissimuler que bien des traits continuent de nous échapper.

Melville eut des sens normaux, mais non pas affinés. 11 voyait juste, mais sans distinguer nuances subtiles ou rapports délicats entre les formes. Un vaste paysage, vivement admiré d’ailleurs, se présentait à lui sous cet aspect :

« La baie solitaire de Nuku-Heva tachetée ici et là par les coques « noires des vaisseaux composant l’escadre française, reposait à la « base d’un cercle de collines, dont lés flancs verdoyants [étaient]

« perforés de profonds ravins, ou variés par des vallées souriantes’. »

On est loin de la minutie d’un Ruskin, qui saisit les formes fuyantes

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des nuages et des eaux, loin de l'éclat des palettes romantiques. Où Hugo discernait le carmin, le cramoisi, le vermillon et l’incarnat, Melville n’a jamais vu que du rouge. Son oreille semble, paradoxe étonnant pour un virtuose des cadences harmonieuses, avoir été moins apte encore à saisir finement les sons et leurs rapports. Il est même certains sons qu’il ne remarque pas : c’est ainsi qu’il croit se souvenir qu’à Taïpi-Vi les oiseaux sont tristement silencieux, alors que tous les voyageurs qui l’ont suivi ont trouvé la vallée pleine d’éperdus chanteurs *. Les mots du vocabulaire marquisien qu'il reproduit sont entièrement déformés : son défaut d'oreille l’empêcha d’apprendre jamais aucune langue étrangère. Il est remarquable, enfin, qu’il n’aima jamais la musique : lui qui alla très souvent au théâtre, il ne mentionne jamais dans ses carnets de voyage le souvenir d’un opéra ou d’un concert. Toute sa vie il se passa de culture musicale sans souffrir de cette privation, et les métaphores de ses livres n’empruntent presque rien au monde sonore. Il y a beaucoup de vrai dans ce que disait Stevenson, qui songeait que les fées, par ailleurs, si clémentes à Melville, lui avaient, à sa naissance, refusé le don d’entendre ?. Plus délicats au contraire sont en lui l’odorat et le goût. Toute sa vie, Melville fut gourmand, apprécia les bons vins et les bons cigares. Dès son premier livre, il fait de la cuisine indigène des Marquises des évocations savantes, où se mêlent impressions visuelles, tactiles, - gustatives, olfactives, et qui donnent au lecteur l’opinion la plus haute de.ce « bread-fruit » qu’il a vanté si chaudement *. Mais les sens du - toucher, du plaisir, de la douleur sont les plus développés qu'il possède. Il ressent une intense volupté à nager dans l’eau fraîche, à presser dans ses mains la cire du cachalot afin d’en exprimer le précieux spermaceti. La soif, la douleur à la jambe, au contraire, le rendent indifférent à toute autre impression. Au fond, les sens les plus vivants en lui ne sont pas ceux qui renseignent sur le monde extérieur, mais bien les plus diffus, dont l’action résulte en grande partie de changements internes. Ainsi disposé, Melville était fait L ë pour trouver en lui-même ses impressions les plus vives, bien plus à que pour les recevoir du dehors. Malgré certains efforts conscients,

4. Id., p. 291. Indications contraires. Loti, Le mariage de Lou. Stevenson. Zn the South Seas.

Rollin (Dr). Les Iles Marquises.

2. Stevenson (R. L.). Lettre à E. L. Burlington. 3. Typee, pp. 152-156. :

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dont témoigne plus d’une fois son journal de voyage, sa réceptivité ne fut jamais qu’occasionnelle.

On penserait volontiers, à le lire, que Melville suppléait par une intense vision intérieure à la pauvreté relative des images apportées par les sens et créait de toutes pièces des représentations saisissantes. A considérer de près les scènes et les tableaux dont son œuvre est remplie, on s’aperçoit qu’il n’en est rien. Il ne fut pas vraiment un créateur, car toujours ce fut le témoignage de ses sens, si médiocre qu’il eût été à l’origine, qui lui fournit la matière des images qu’il nous laissa. Il était absolument incapable d’imaginer d’avance, avec quelque précision, une scène qu’il attendait cependant avec terreur ou impatience. C’est ainsi qu'avant de voir les Taïpi, il ne se faisait de leur tribu que l’image la plus vague. Il les savait cannibales, et leur marquait « une répugnance particulière et sans réserve : ». Mais c’est à peu près tout ce qu’il pouvait prévoir. Quant à l’île Nuku- Heva, il la voyait à l’avance « faite de plaines émaillées aux molles « ondulations, abritée de bosquets délicieux, arrosée de ruisseaux < murmurants ? ».

La vision est d’un vague absolu, que trahit la faiblesse des épithètes. Il fut toute sa vie incapable d'inventer une intrigue, d'imaginer un milieu, que la vie ou la lecture ne lui avaient pas montrés. Typee, Omoo, Redburn, While Jacket sont des souvenirs à peine transposés. Moby Dick est fondé partie sur l’expérience et partie sur la lecture la vie de tous ces ouvrages est par là même intense. Mais dans Pierre les tentatives d’invention pure sont une des causes essentielles de faiblesse. Melville doit avoir vu, ou avoir lu, avant de se représenter. Ïl n'empêche que son imagination, cette condition préalable remplie, fut magnifique. Un intense travail intérieur s’opérait en lui. La sensation primitive était, quand elle revenait à son esprit, magnifiée, transformée par toutes les puissances du sentiment, du jugement, du rêve. Faisant désormais partie intégrante de son être, elle lui devenait sensible comme une parcelle de sa chair. Elle se chargeait d’aspects multiples, imprévus, en se raprochant de cent autres souvenirs. Elle n’avait presque plus rien de commun avec l’humble réalité du début. Et c’est ainsi qu’une baleine redoutable, mais voisine encore de toutes les autres, grandie de toutes les inquiétudes et de toutes les terreurs de Melville, prit l’aspect fantastique de Moby Dick. L’expé-

1, Typee, pA31:

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