‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 229 sur 327 · PARTS DIS · texte numérisé non relu

PARTS DIS

rience lui était absolument nécessaire, et pourtant c'était en lui-même qu’il trouvait presque tous les éléments de sa vision. Cet homme qui n’a jamais rien su créer « ex nihilo », savait d’une manière étonnante se recréer un univers.

La faculté de juger, c’est-à-dire d’apercevoir les rapports qui joignent perceptions, images ou idées, subit chez Melville une sorte d’hypertrophie. Sa répugnance même à recevoir du monde extérieur des impressions quand celles-ci ne sont pas appelées par les besoins mêmes de son être, veut que les sensations, peu nombreuses, qu’il éprouve, soient de nature à l’émouvoir vivement. Elles le touchent de trop près pour qu’il ne sente pas le besoin absolu de les juger, de les comparer avec d’autres. Toujours colorées d’affectivité, elles déterminent des comparaisons exaltées ou inquiètes avec le souvenir et l’image. De là la perception, par ce voyageur qui regarde à peine, de rapports qui échappent au plus grand nombre. Le Rock Rodondo, aperçu de loin, fait songer Melville au Campanile de Venise dont les images l’ont fait rêver. En s’approchant, il croit en lui reconnaître un navire, et, son invention travaillant sur cette image agréable, il voit « le vaisseau amiral des flottes d’Espagne, chargé d’une toile qui resplendit au soleil : ». Quand il s’approche, c’est la lune qui lui apparaît comme un phare, et ses rayons sont les derniers tisons d’un feu qui meurt. Le roc lui-même est devenu une tour, et, quand il aborde, les niches où s’abritent les oiseaux de mer le font penser à quelque riche abbaye, tandis que la blancheur du guano évoque le linceul des fantômes. On voit combien, en peu de moments, Melville a saisi de rapports inaperçus, contradictoires, tous teintés d'émotion, nostalgique ou inquiète. C’est de la même manière qu’il joint l’une à l’autre des idées. A la fin de Mardi, Babbalanja veut faire l’éloge du rire : en un moment, il en a rapproché l’idée d’une foule d’autres notions auxquelles on ne pense guère, et qui pourtant reflètent l’horreur que la tristesse inspirait alors à Melville, et le désir qu’il avait de lui échapper ?. C’est la perception de semblables rapports, et l’émotion dont leur constatation s’accompagne, qui font les grands poètes, plus que la précision délicate des perceptions et que la clarté des idées. Cette faculté du jugement poétique, Melville l’a possédée au suprême degré. Et pourtant, on ne peut dire que, forcé de choisir entre des aspects si divers, sa décision ait souvent été heureuse.

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