Piazza Tales, p
2, Mardi, LI, pp. 349-351.
Bien plus, à côté de ces rapports subtils, il en est d’autres, plus simples, plus évidents, qui eussent frappé un esprit ordinaire, mais que celui de Melville ne saisit pas, nulle tendance ne le poussant vers eux. Si l’on se reporte au premier des exemples cités, on songera que sans doute les compagnons de Melville, matelots baleiniers lassés d’une longue navigation presque immobile, associaient ce roc entrevu à des notions d’abordage difficile, de vaines corvées d’eau et de végétation décevante. Saisi par l’étrangeté du paysage qui répondait à sa propre inquiétude, Melville a, lui, oublié de formuler aucun jugement pratique. Si l’on examine de même le second exemple, on verra que, si anxieux soit-il de trouver des raisons pour s’obliger à rire, il néglige cette idée, banale pourtant, que ce rire qu’il vante si fort a besoin, pour se déclencher, d’une excitation qui ne dépend pas toujours de nous, et sans laquelle tous les efforts vers la gaîté n’aboutiront qu'à des grimaces. Ainsi, malgré lextrême délicatesse avec laquelle il juge, la minutie ensuite avec laquelle il raisonne, il lui arrive d’oublier des rapports évidents, parce que les tendances qui le guident ne l’ont pas orienté dans cette voie. Et par suite cette subtilité qui fait de lui l’égal des grands poètes métaphysiques, et assure sa gloire dans le domaine artistique, n’empêcheront pas les irréparables erreurs de sa vie pratique, ni l’échec, dont on parlera bientôt, de ses douloureuses tentatives pour bâtir une philosophie.
Doué d’une étrange subtilité, et laissant d’autre part, d’une manière plus qu’ordinaire, le sentiment commander à ses jugements et aux raisonnements sans fin qui les joignaient, Melville était fait peut-être pour atteindre la connaissance par d’autres voies que celles de la raison. Ses longs enchaînements d’idées l’amenaient inévitablement à constater son impuissance à trouver la vérité, lui donnant maintes fois un sentiment de lassitude, de désespérance, qui semble bien être le premier stade du mysticisme. Lorsqu’en 1856 il déclara, devant Hawthorne étonné, qu’il avait pris à peu près la décision de se laisser annihiler ?, il était à deux doigts peut-être, de ne plus raisonner, et d'atteindre cette intuition en qui déjà Taji, sept ans plus tôt, semblait mettre son dernier espoir. Clarel, écrit longtemps après, montre que l’occasion fut perdue, et que l'intelligence ne voulut pas abdiquer. Elle avait poursuivi son labeur ingrat pendant les années douloureuses de la crise : elle le prolongea pendant les interminables
. Hawthorne (N.). The English Note Books, 20 novembre 1856. Voir chap. vi, i. |
décades qui la suivirent. Est-il vrai que tout à la fin de sa vieillesse, au temps où il fit Billy Budd, Melville ait enfin connu les émotions sereines du mystique « récompensé » ? On ne saurait l’affirmer : un seul point reste, croyons-nous, à peu près hors de doute : Melville avait en lui des dispositions au mysticisme. La chance — ou la Grâce — apparemment lui fit défaut, et le mystique en lui resta virtuel. Cet aspect de sa nature explique en partie, cependant, et la difficulté qu'on éprouve à séparer chez lui connaissance et sentiment, et l'effort introspectif qu’il poursuivit si longtemps, et la soif d’absolu qu’il ressentit en vain.
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S'il est un mot dont les enfants de Melville eussent volontiers défini la tendance qui dominait chez leur père, c’est sans doute celui d’égoïsme. N’ayant pas comme eux à subir les manifestations de cette redoutable personnalité, nous parlerons seulement d’égocentrisme. Il est sûr en tout cas que le moi, dès l’enfance, a tenu chez Melville une place énorme. Sa situation, quand mourut son père, était triste, mais ses frères et ses sœurs n'étaient pas moins à plaindre. Lui seul, pourtant, il n’a pu supporter la contrainte que des besognes subalternes et monotones infligeaient à son être. C’est le sentiment que, ni chez sa mère, ni dans la banque de son oncle, ni dans la boutique de son frère, il ne réaliserait ses désirs confus de développement qui l’a fait s'échapper vers la ferme de Broadhall, puis, cet asile s'étant fermé, l’a conduit à s’embarquer sur le Highlander, plutôt que de retrouver une vie mesquine près de sa mère et de ses sœurs. C’est l’idée que son échec, en 1840, était intolérable, qui l’a jeté dans la folle aventure de l’Acushnet. L’horreur d’une compression qui ne laissait pas sa personnalité s'épanouir lui a fait fuir ensuite la discipline du baleinier, l’indolence de Taïpi-Vi, l’absurdité de la Lucy-Ann, le labeur sans profit d’Imeeo. L'idée que son âme était emprisonnée lui a rendue odieuse l’existence de matelot de l'Etat, lui a fait en peu de semaines regretter son mariage, l’a fatigué de la société new-yorkaise. Les voyages qu’il fit une fois marié furent entrepris autant pour sauver une dépendance estimée primordiale que pour cultiver un moi jamais
. rassasié, en le conduisant vers les hauts lieux de l'intelligence, de
l'art et de la foi. La décision de se retirer dans une ferme isolée
pour s’y développer à l'aise, puis, la pénurie d’argent ayant frustré
cet espoir, celle de retourner en ville, assurant son pain mais se ménageant par ailleurs une farouche indépendance, traduisent toujours les mêmes besoins. Jusqu'à sa mort, Melville a tout sacrifié, plaisir, gloire, fortune, repos, amis, femme et enfants, aux exigences de ce moi tout-puissant. Maintes fois il éprouva des regrets, des remords peut-être. Mais cette force qu’il portait en lui était assez grande pour qu’il en fût pleinement conscient, et sût étouffer tous les scrupules. Elle se trahit, d’ailleurs, par un orgueil souverain, qui, souvent, ne se dissimule pas. On l’entrevoit dans Typee, où Melville ne cache pas le mépris que lui inspirent ses compagnons grossiers de la Dolly, ni la satisfaction qu’il éprouve à juger plus sainement que Toby. On le trouve dans White Jacket où, matelot dédaigneux, il passe tout seul dans la mature ses heures de liberté, puis, critique sans appel, il fournit aux maux dont souffre la marine une solution décisive. Il éclate dans Moby Dick, où la fierté magnifique d’Ahab est un reflet de celle de Melville. Il reparaît encore dans un conte comme The Fiddler', peinture d’un artiste jadis célèbre et maintenant ignoré, qui garde pour lui seul tout son génie. On le devine une dernière fois au soin que prit Melville, avant sa mort, de classer les moindres lignes échappées de sa plume, dédaigneux de la faveur populaire, mais assuré du sort qu’un jour les connaisseurs lui réserveraient. Pleinement conscient, cet égocentrisme domina toute sa vie affective.
Cette irrésistible puissance du moi peut expliquer en grande partie l’attitude de Melville devant l’amour comme devant l’exclusive amitié. Les deux choses, chez lui, sont étroitement voisines : nombre de bienfaits espérés un moment de l’amour d’Elizabeth Shaw furent plus tard demandés, sans beaucoup plus de succès, à l’amitié de Hawthorne. En fait, l'amour physique ne semble avoir joué dans sa vie qu’un rôle passager. Il est vain de raisonner sur un amour de jeunesse dont la réalité même ne peut être affirmée. Mais, plus tard, la seule aventure teintée de volupté dont Melville fasse une mention explicite est l’idylle de Taipi-Vi, et l’on sent trop que Fayaway n’a guère compté dans sa vie. Il n’a séjourné qu’un mois dans la vallée, et en dépit des charmes de la belle sauvage, il a surtout passé son temps à préparer son évasion ; une fois parti, à peine a-t-il donné une seule pensée à cette Ariane aussitôt délaissée. Omoo laisse à deux reprises entrevoir un regret fugitif, le Journal de 1849 témoigne
1, St. Ed., V, XII, pp. 220-227.
du désir un instant ranimé qu’inspire Elizabeth absente, enfin journal et poèmes laissent à penser qu’une fois ou deux, pendant le voyage de 1856, Melville a ressenti quelques tourments encore. C’est peu de chose en toute une vie, et à ces rares instants où le désir physique s’est fait sentir, on opposera l’absence presque totale de la femme dans une œuvre où les portraits d'hommes sont si nombreux. Par contre Melville a passionnément recherché la chaude affection, de la femme quelquefois, de l’homme le plus souvent, affection si exclusive qu’elle se rattache autant à l’amour qu’à l’amitié. Il s’est presque sûrement attaché, dans sa prime jeunesse, à un garçon de son âge, évoqué plus tard sous les traits de Glendinning Stanley. Il a pu — quoi que ce soit moins sûr — réclamer de sa mère une tendresse exclusive et une compréhension de tous les instants. Il les a demandées peut-être à l'inconnu et aussi à un Harry Bolton, puis, en 1840, à l’inconnue. Dès 1842, nous quittons la conjecture et recevons la confidence écrite des affections presque jalouses que Melville éprouva. Il aima vraiment Toby, d’abord. Certains passages de Typee, où, presque malgré lui, il montre son admiration pour J’adresse et la vigueur de son compagnon, d’autres où il est tout heureux de le protéger, d’autres encore où il s’effraie sur son sort, et surtout se désespère quand il suppose une trahison, montrent qu’il a aimé Toby bien plus qu’un camarade ordinaire : la banalité même des rapports qu’il eut avec lui par la suite laisse à penser que l’amitié des deux hommes était de celles qui, brisées, ne peuvent se réparer. Surtout, il a aimé Jack Chase. À maintes reprises, il a crié bien haut qu’il lPadmirait ; et, dans sa vieillesse, lorsque depuis longtemps il ne gardait des autres affections que des souvenirs amers et desséchés, il songeait encore avec tendresse à cette amitié qui n’avait pas eu le temps de le décevoir. La fiancée sur laquelle il fonda des espoirs bientôt déçus vint ensuite, et Nathaniel Hawthorne arriva le dernier. Ces affections ont toutes un trait commun : leur apparence passionnée. Et une autre particularité nous frappe aussi : dans ceux qu’il aimait, les qualités qu’à tort parfois il découvrait, et qui l’enthousiasmaient, étaient souvent les siennes propres, ou tout au moins celles qu’il aurait souhaitées. Toby était, pensait-il, une sorte d’aristocrate au passé inconnu ; son caractère était pensif, mélancolique et secret, et il semblait « courir le Monde comme s’il eut été la proie d’une destinée inéluctable et mystérieuse ? ». Le portrait ne peint-il pas