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Da HERMAN MELVILLE
Melville lui-même, plutôt qu’un homme destiné comme Toby à une longue existence prospère et sans histoire ? Jack Chase beau, brave, marin accompli, camarade toujours écouté, esprit singulièrement cultivé, raffiné même en dépit des lacunes d’une éducation de hasard, fut le modèle de ce que Melville, alors, eût voulu être. Et l’étonnante idée qu’il se fit de Hawthorne, imaginé comme un grand et profond pessimiste, capable d'envoyer d’une voix tonnante un défi à l'Univers, reflète de manière surprenante le Melville de 1851. Dans ses amis, c’est au fond lui-même qu’il trouve ou croit trouver, et c’est la véritable cause de son impérieuse affection. Une telle amitié n’a rien d’un abandon : eile est plutôt une obscure, mais puissante manifestation d’égoisme.
L’inévitable contre-partie de cet égocentrisme fut la faiblesse, en Melville, des véritables sentiments altruistes. Il n’était certes pas incapable de sympathie, de pitié, de désintéressement. Il eut, en dehors de ces attachements très particuliers dont on vient de parler, des affections franches, cordiales et souvent tendres. Tels furent ses sentiments envers ses oncles, Thomas Melville sûrement, Peter Gansevoort selon bien des apparences ; envers Kory-Kory, le touchant sauvage à la puissante laideur qui, à Taïipi-Vi, le servit avec tant de zèle ; envers Long Ghost, dont le caractère primesautier l’enchantait ; envers les Duyckinck, dont longtemps l'entretien lui fit un plaisir sincère, et pour qui sa reconnaissance, pendant de longues années, fut très vive ; envers ses enfants, par intervalles ; envers son frère Tom, esprit original, près duquel il se sentait en confiance ; envers Catherine Lansing, avec laquelle il correspondit amicalement jusqu’à sa mort ; envers sa petite-fille Eleanor, qui égaya ses vieux jours. Il n'empêche que ces sentiments n’allaient jamais extrêmement loin : dès l'instant qu’ils risquaient de gêner vraiment l’indépendance de Melville ou de nuire à son travail, il n’hésitait jamais longtemps avant d’en faire le sacrifice. Il quitta, par exemple, Taipi-Vi sans remords, et pourtant, outre sa Fayaway, il abandonnait Kory-Kory, sans se demander un instant le sort qu’on réservait à ce compagnon dévoué qui l'avait laissé fuir avec une maladresse presque voulue. Il put, lorsqu'il acheva Omoo, éprouver un sentiment de mélancolie en évoquant Long-Ghost, mais jamais il n’essaya de s’enquérir de son destin. La perte de ses frères, de ses sœurs, ne laissa, semble-t-il, pas de trace dans sa vie. Chose plus difficile à pardonner, les morts tragiques de ses deux fils, survenues à dix ans d’intervalle, parurent laisser intacte sa sérénité. Il en va de même de la sympathie et de
la pitié envers les inconnus rencontrés sur le chemin, envers les compatriotes, envers l'humanité. Tout jeune, Melville fut accessible à la pitié. Sa compassion fut réelle à l’égard des malheureux, qu’ils fussent matelots, sans autre foyer que le gaillard d'avant, indigents mourant de faim des taudis de Liverpool, sauvages innocents près de perdre la liberté, noirs du pays de Dixie dont Mardi dénonce la condition misérable. Il aima son pays, et eut foi en ses destinées. Il sentit pour toute l’espèce humaine un sentiment fraternel qui lui fit détester les guerres et attendre avec foi l'heure d’une paix harmonieuse qui assurât le bonheur de tous. Mais ces beaux sentiments furent le plus souvent stériles. Certes, il était doux, courtois, compréhensif, quand il rencontrait l’infortune. Il répugnait à blesser qui que ce fût, et seule une longue accoutumance put lui fermer les yeux aux inutiles souffrances des siens. Mais toujours, plutôt que de soulager la douleur, il préféra s’en écarter. Plutôt que de contribuer à l'effort fait en commun, il rechercha l’isolement. Des « slums », une seule expérience lui suffit, et plus tard, à New-York comme à Londres, il eut soin de s’en éloigner. A bord, c’est seul, dans la mâture, qu’il passa ses heures de liberté. Aux sauvages, il n’offrit, comme Rousseau, qu’une harmonieuse rhétorique. Les nègres, quand beaucoup d’Américains consacraient à leur libération l’argent, l’énergie, parfois Ia vie, n’obtinrent même pas un geste de Melville. La patrie, à l'heure où une lutte civile la déchiraït, où un Whitman se donnait tout entier au bien public, ne sut arracher à Melville que des poèmes écrits « au-dessus de la mêlée ». De cette humanité qu’il aimait théoriquement, il s’écarta pour vivre en misanthrope. Jamais les premiers mouvements du cœur, en faveur des amis, des malheureux, ou des grands intérêts humains, ne furent assez puissants pour résister à la tendance qui dominait sa vie : le développement intégral de son être, dont son œuvre, il le sentait, devait être l’expression.
Une autre conséquence de cette puissance du moi est la nature très particulière, chez Melville, du sentiment esthétique. C’est en effet ce moi qui conditionne son goût du beau : devant les grands spectacles de la Nature et de l'Art, son attitude rappelle celle qu’il à devant les hommes. Il n’est nullement incapable de goûter le charme d’un paysage, d’un tableau, d’une statue. Bien des fois, ses livres témoignent du plaisir qu’il a pris en contemplant le cirque de montagnes entourant une rade exotique, ou le bois d’orangers tahitien, ou l’immensité toujours changeante de l'Océan. Ses Journaux témoignent qu’en voyage il s’est arrêté plusieurs fois avec admiration devant
un des grands monuments de Londres ou de Paris, un marbre ou un portrait des musées d'Italie. Mais cette émotion ne fut pas assez intense pour lui faire tout oublier, comme l'être vraiment sensible s’abime dans l’audition d’une sonate ou la contemplation d’un Primitif. Qu'on le suive à travers ses aventures nuku-heviennes : on verra que ses rêveries devant la beauté n’ont qu’un temps. Tantôt il a besoin de faire effort pour admirer un grand spectacle : « Je parvins à secouer ma torpeur * », dit-il. Tantôt il juge inutile d’éterniser la contemplation ; alors il congédie d’un mot la belle vision en disant : « Nulle description ne peut rendre justice à sa beauté ?. » Si on lit de près ses Journaux de Voyage, on voit que beaucoup de grandes œuvres, Cathédrale de Cologne, églises de Rome, tableaux des Offices, sont notés par acquit de conscience. Même, au bout de quelques semaines, l’effort est vraiment trop grand, et Melville ne remarque plus rien, quitte, au retour, à se rappeler, embellis par l’éloignement, les spectacles entrevus, et à se croire très sincèrement épris de Îa Nature et de l'Art. Quant à la musique, on a dit déjà que Melville lui fut peu sensible : il fut apparemment conscient de cette faiblesse, car en ce domaine il ne tenta jamais aucun effort. Est-ce à dire qu’il ne pouvait éprouver de grandes émotions devant certains spectacles ? Non, mais ceux qui l’émouvaient le plus n’étaient pas les plus beaux aux yeux d’un juge ordinaire. C’étaient ceux qui lui parlaient directement, lui inspiraient une inquiétude, un frisson d'horreur, comme celui de l’immensité marine soudainement comprise par le jeune Redburn, ou au contraire l’enivraient de sa propre puissance, comme ceux qu’il découvrit des nids de pie des United States. La Beatrice Cenci du Guide fit sur Lucy une impression profonde parce qu’elle croyait y retrouver sa rivale Isabel, et qu’alors le tableau lui semblait faire partie de sa vie *. Melville, apparemment, sentait comme elle : un grand spectacle ne l’émouvait vraiment que s’il y retrouvait une part de soi-même. Et ce furent ses propres créations qui lui donnèrent les émotions esthétiques les plus intenses. Ce n’est pas seulement la difficulté de la tâche et la fatigue d’un écrasant labeur qui lui faisaient, quand il écrivait Moby Dick, quitter sa chambre le front en feu, le corps épuisé, mais l’exaltation au cœur. C’est qu’il avait triom-
phé d’une nature rebelle, lui avait imposé sa griffe, avait, par une