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grande œuvre, prolongé sa personnalité. Alors, on peut dire qw’il éprouvait, dans toute sa force, le sentiment du beau. Mais ce sentiment-là n’avait plus rien de désintéressé : c'était une forme nouvelle de l’exaltation du moi.
Le désir de connaissance, enfin, chez Melville, est tout à fait parallèle. Le but mème de sa vie, à demi conscient dans sa jeunesse, avoué à partir de Mardi, est de développer jusqu’au bout sa personnalité. Mais dans quel sens ? Va-t-il chercher des résultats pratiques, et conquérir gloire et fortune ? Essayer de jouer un rôle dans la Société et dans l'Etat ? Considérer cette vie comme transitoire, et donner toute son attention à une survie à laquelle sa vitalité le poussait à croire de toutes ses forces ? L’incertitude le tourmente, et c’est elle qui lui inspire ce profond penchant philosophique, tout-puissant en lui à partir de sa trentième année. Il faut, condition de son développement, qu’il découvre la signification de son existence, pour cela qu’il connaisse la nature de l'Homme, celle du Monde, et celle de Dieu. L’incertitude, et l’idée que peut-être il fait fausse route, gaspillant ainsi des possibilités immenses, lui sont insupportables. Il faut qu’il cherche, toujours plus fébrilement, sacrifiant de plus en plus à sa recherche les intérêts passagers pour se donner tout entier à son étude. Ce n’est pas l’attitude du vrai philosophe qui, exempt de passion, essaie, en se gardant de laisser les sentiments obscurcir sa logique, de découvrir des solutions qui satisfassent uniquement aux exigences de l'esprit, et ne néglige nul problème sous le prétexte qu’il ne le concerne pas personnellement. Ce fut pourtant l’attitude de Melville, et son échec, sur le plan des idées pures, était fatal, autant que les douloureux tourments qui devaient l’assaillir. Il assimila, pour l'aider dans sa tâche, des matériaux innombrables, empruntés à toutes les philosophies et à toutes les religions. Il enchaïîna les propositions avec une logique subtile et cruelle. Vingt fois, peut-être, il crut tou- <her le terme, et, bien entendu, chaque fois le doute revint. La paix ne pouvait descendre en lui que le jour où, ayant épuisé toutes les ressources de la raison, il rassemblerait les faibles restes des croyances de son enfance, ranimées par la ténacité d’une personnalité qui se refusait à périr. Alors il pourrait se réfugier dans une foi vague, mañs confiante, fondée sur un espoir de connaître dans l'au-delà la clef des mystères vainement cherchée ici-bas.
On voit combien le rôle du moi conditionne la vie affective de Melville tout entière, combien, pourtant, il est injuste, de le traiter simplement d’égoïste. On comprend que ses proches aient souffert,
et on les plaint. Mais c’est à une noble tâche qu’ils furent sacrifiés, non pas aux exigences mesquines d’une personnalité sans grandeur.
Cette puissance du moi se traduit par une volonté peu commune, que ni souffrance, ni lassitude, ni influences du dehors n’ont jamais pu soumettre. Cette assertion peut étonner : à première vue, la carrière de Melville semble faite d’une série de coups de tête, provenant plus d’un caprice furieux que d’une résolution délibérée : départ pour Liverpool, embarquement pour les Mers Australes, désertion à Taiohae, muïinerie à Papeete, mariage, retraite à la campagne, retour à New-York, abdication. Mais qu’on éludie de près chacun de ces éclats : on verra que tous résultent d’une décision, dont l’opportunité fut contestable, mais qui fut méditée, et par la suite exécutée avec une rigueur inflexible. La désertion aux Iles Marquises peut servir d'exemple. La facilité eût conseillé à Melville d’imiter ses compagnons plus résignés, et, malgré l’ennui et les fatigues subis sur l’Acushnet, d'y demeurer plutôt que d’entreprendre une évasion si hasardeuse. Le coup de tête eût consisté à partir brusquement, à la suite d’un incident plus décourageant que les autres, quitte à regretter ensuite la folie entreprise. Melville, lui, pèse certes avec passion, mais en s’efforçant de saisir tous les aspects du problème, les inconvénients et les avantages de l'évasion, et il conclut, peut-être à tort, que, puisqu’à bord il gaspille sa jeunesse, il doit s'évader coûte que.coûte. Son parti pris, il raisonne méthodiquement, et construit un plan que nul obstacle ne changera. À sa fuite, il associera si possible son compagnon préféré. Avant le départ, il ne fera aucun préparatif apparent, mais, avec soin, étudiera la topographie de la région qu’il devra parcourir. Les temps et les distances seront prévus en détail. Au cours de lPévasion, il sait demeurer réfléchi, partage les vivres en petits paquets, suppute les chances de tomber dans l’une ou l’autre vallée. Il a pleine conscience des risques énormes qui le menacent, mais il les accepte : ni la maladie, ni la faim, ni la peur ne lui font changer son dessein ; son fameux saut dans le vide en témoigne. Il frissonne d'horreur, et doit fermer les yeux avant de se décider, mais il sait que c’est sa dernière chance, et il la joue. Ainsi, toute sa vie, ses décisions les plus contestables, celles mêmes résultant d’un jugement bizarre parce que trop subtil, ont été mises à exécution de manière
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inflexible. Il leur a sacrifié non seulement son bonheur immédiat, mais aussi celui des siens : c’étaient pour lui des obstacles qu’il fallait vaincre, quoi qu'il pût lui en coûter. Melville sut être héroïque, tout en sachant, comme Pierre le savait, que son héroïsme lui serait parfois compté comme une vilenie. é Cette volonté se montre encore dans la manière dont Melville s’est comporté. S’il s'était laissé aller à son naturel, il eût, dans les phases heureuses de sa vie, été souvent exubérant, ami du rire et des assemblées de bons compagnons. Ainsi nous apparaît-il par intervalles sur la Julia, au souper londonien du Temple, en promenade à travers les Berkshires au début de son séjour à Pittsfield, à la soirée de Staten Island sur la fin de sa vie. Exalté, il était capable d’épanchements fougueux. Dans les heures de mécontentement, il eût volontiers recouru aux colères les plus violentes. Si l’histoire des batailles livrées à ses écoliers, à l’école du Sykes District, est peut-être légendaire, l’aveu du mouvement de fureur qui, sur les United States, faillit lui faire jeter son capitaine à la mer, semble bien évoquer un souvenir. Il n’est que trop certain, en tous cas, que, dans l’intimité de son ménage, ces colères ont été fréquentes et injustes. Pourtant, de ce Melville expansif et prompt à montrer ses sentiments, l'immense majorité des témoins n’a rien vu. C’est que, blessé de bonne heure par les duretés de la vie, il a pris le parti de s'imposer une sorte de masque que, hors les circonstances exceptionnelles, il portait constamment devant les étrangers. Joyeux, il entendait paraître seulement ‘aimable et plaisant, et tempérait d'humour ses enthousiasmes. Ainsi a pu le voir son frère Tom, au cours de ce voyage de 1860, où la mer lui rendait un optimisme longtemps oublié, où la vocation poétique nouvellemenet découverte l’exaltait visiblement : il eut soin de ne pas laisser éclater sa joie pourtant profonde, et, au retour, conta l’histoire plaisante, mais sans doute fausse, de poésies vendues à un maroquinier. Triste, il demeuraït courtois et spirituel devant les étrangers. Au plus fort de la crise du milieu de sa vie, il recevait le colonel Lathers qui venait goûter son cidre, et discutait avec lui, non sans humour. Le mot dont Smith caractérise son attitude est typique : il était « calme : ». Tout au plus, en certains jours particulièremeent noirs, montrait-il aux étrangers, non pas le désespoir, mais une bizarre ironie, sous laquelle il cachait son véritable état d’âme. Cette apparence de semi-impassibilité qu’il imposait à une nature ardente est