‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 235 sur 327 · MELVILLE ET LA RELIGION · texte numérisé non relu

MELVILLE ET LA RELIGION

Nous avons dit, tout au début de cette étude, quelle éducation profondément religieuse Melville avait reçue. Au temps de son enfance, des tendances nouvelles se faisaient jour parmi les fidèles, et le Puritanisme sombre, ignorant presque le Dieu bon de l'Evangile pour ne connaître que l’inflexible Jehovah de l’Ancien Testament, perdait du terrain devant les progrès du Méthodisme et du Baptisme, confessions moins rudes, qui faisaient plus appel à l’émotion qu’à la crainte. L’élan donné aux doctrines unitariennes par W. E. Channing et Theodore Parker, qui rejetaient la plupart des dogmes pour s’adresser surtout au cœur, porta un nouveau coup au vieil édifice puritain. Les fidèles de ces religions plus humaines qui laissaient espérer le salut à tous ceux qui acceptaient de croire et de se repentir purent aborder les difficultés de la vie avec une confiance plus joyeuse. Dans la suite, enfin, la philosophie d’Emerson allait satisfaire plus pleinement aux aspirations de la jeunesse. Il ne fut pas dans la destinée de Melville de connaître, enfant, l’une de ces doctrines apaisantes, qui peut-être lui eût épargné certains des tourments de son âge d'homme. Ses parents appartenaient l’un et l’autre à des sectes

sirictement calvinistes. Il connut l’horreur des dimanches puritains,

lut les sombres menaces de la Bible, et, à dix-sept ans, lorsqu'il partit pour Liverpool, c'était un enfant pieux, à qui l’idée du péché faisait horreur au point qu’il hésita longtemps avant d’accepter, en trem-

blant, une gorgée de rhum. Certes, il avait eu déjà bien des mouvements

de révolte devant ce qu’il tenait pour l’effet de la sottise humaine. Il n'avait aimé ni l’école, ni la banque, ni le foyer maussade et pauvre.

Mais, de toute son âme, il croyait encore en une Providence sévère

et juste, punissant les pécheurs, et n’offrant qu’à de rares élus la promesse de la vie éternelle,

La tendance de Melville à juger chaque idée, puis à raisonner

éperdument sur les rapports nouveaux qu’il avait découverts, le pré-. disposaient à examiner bientôt, de cent manières diverses, les dogmes

reçus dans son enfance, sans cependant pouvoir jamais s'en affranchir, tant ils faisaient partie de lui-même. Dès son voyage de 1837, semble-t-il, la découverte du mal omniprésent, qui semblait vaguement démentir la souveraine bonté de Dieu, et la vanité des rites de certaines églises, firent naître en lui les premiers doutes, et, dans la suite, chacune de ses expériences les développa davantage. La Polynésie, lui montrant l'hypocrisie du système des missions, et l’innocence naturelle de « païens » à qui pourtant la parole du Christ n’avait jamais été prêchée, acheva de le détacher de toutes les confessions. En écrivant Mardi, il réfléchit longuement à tous les grands problèmes, et il douta de Dieu. Il comprit que, de l’immoralité, à peu près : générale chez les hommes, Dieu, indifférent à la dépravation et aux souffrances de ses créatures, était directement responsable. L’immortalité de l’âme ne lui parut plus assurée. Il chercha passionnément, mais en vain, à percevoir la nature de ce Dieu cruel et décevant, et il douta que l’entendement fût jamais capable de le lui faire connaître. Et pourtant, avec une obstination douloureuse, il ne voulut pas renoncer à ses recherches. La tendance religieuse était en lui trop vive, J'éducation primitive trop solide, pour qu’il pût se résigner à ne pas croire : ses doutes, dont il sentait l’action inutilement corrosive, lui furent insupportables. Il voulut croire que l’âme était immortelle, que le problème de l'âme était soluble, que, à défaut de la raison (dont il se résignait d’aïlleurs bien mal à ‘reconnaître l'impuissance), une intuition inconnue pouvait donner à l’homme une connaissance directe de la nature divine. C’était, en désespoir de cause, l’appel, plusieurs fois renouvelé par la suite, à l’expérience mystique ; et pourtant nulle réponse ne vint apaiser ses angoisses. Redburn et White Jacket semblent témoigner d’une tranquilité passagère. Mais, pendant le voyage en Angleterre, les conversations avec Adler rendirent une force nouvelle à toutes les questions de Melville. Ses doutes parurent faire place à des négations pleines de défi, qui inspirèrent les blasphèmes d’Ahab. Derrière eux, pourtant, se devine une souffrance virile, qui bientôt grandit au point que Melville en fut torturé. Pierre, histoire horrible d’une jeune homme impitoyablement puni parce qu’il a voulu vivre en Chrétien ; The Two Temples, où les églises sont, avec un mépris cruel, jugées’ inférieures 4 aux théâtres ; Israel Potter, cri de désespoir devant la futilité de la vie humaine: The Confidence Man, amère satire de la prétendue "à bonté de l’homme : tous ces ouvrages sont, par leur violence même, ® autant de preuves de l'incapacité où était Melville de se résigner, de

la nécessité pour lui de chercher encore, contre toute espérance, une solution qui pût lui rendre une foi. C’est dans l’idée — absurde aux yeux de la raison, et que l’on peut seulement concevoir si l’on n’a pas à jamais perdu toute croyance — que Bethiéem et Gethsémani l’éclaireraient peut-être, qu’en 1856, Melville, voyageant en Europe, fut invinciblement attiré vers la Terre Sainte. La fameuse phrase écrite alors dans le carnet de Hawthorne : « Il ne peut ni croire, ni se sentir à l’aise dans l’incrédulité » est un des jugements les plus perspicaces que l’on ait portés sur lui’. Ses doutes ne furent d’ailleurs dissipés ni par ce qu’il vit, ni par les lectures abondantes qu'il fit ensuite, avec le vain espoir de rencontrer un guide : et Clarel nous montre ses perplexités longues et douloureuses. Ce fut seulement aux dernières années de la vie de Melville que la sérénité parut lui revenir. On a souvent dit que Billy Budd, œuvre où l’existence du mal semble acceptée avec une humilité presque joyeuse, donnait à penser qu’enfin Melville avait trouvé la récompense du mystique. Nous n’en sommes guère certain. Peut-être était-il au contraire partiellement reconquis par la vieille foi puritaine, acceptant en courbant la tête les décrets d’un Dieu terrible. Le calme de ses derniers mois, en tout cas, laisse entendre qu’il avait à peu près réussi à s’affranchir de ce fléau qui tortura son existence : le doute.

Dans sa longue lutte à la recherche d’une certitude, il s’arrêta devant bien des formes de croyance, les pesant l’une après l’autre avec une honnêteté passionnée qui ne demandait qu’à se laisser convaincre. Le Christianisme fut, bien entendu, celle de toutes les religions qu’il interrogea le plus avidement ; pourtant, il ne lui accorda pas, à priori, une place privilégiée, et entendit la critiquer aussi librement qu'aucune autre. Une idée qui revient plus d’une fois sous sa plume oppose le pur et noble enseignement du Christ au pharisaisme actuel des prétendus Chrétiens. Pour lui, Jésus tendait à établir un régime d’idéalisme et de bonté, qui eût offert au Juste les joies pures qu’on éprouve, à se sentir toujours plus près de Dieu c’est la « Serenia » de Mardi ; mais les prêtres n’avaient su réaliser que <Maramma », l’île des Marchands du Temple. Au reste, même Serenia ne contentait pas Taji, elle qui permettait d'approcher l’absolu et non pas de le connaître. C’est l’idée même qu’on retrouve plus tard dans le «Pamphlet» de Plimlimmon : la morale des hommes est, au plus, réglée par les horloges ; celle que prêchait le Christ,

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