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nous n’osons pas aller plus loin. Il nous paraît tout aussi difficile de suivre le même auteur, selon lequel Melville a cru à la migration des âmes. Certes, il a écrit à Hawthorne :
__ «& Par postérité, j'entends seulement les bébés qui naîtront proba- « blement dans l'instant qui suivra celui où je rendrai l’âme; je « renaîtrai dans l’un d’eux, selon toute vraisemblance. »
Sans doute aussi, Melville a fait deux autres déclarations du même genre, dans Moby Dick et The Confidence Man. Mais, comme la première, elles ont un peu l’air de boutades, expressions plaisantes d’un regret plutôt que professions de foi sincères. Melville, la chose paraît assurée, a Cru fermement à l’immortalité de l’âme. Mais il est douteux qu’il ait jamais su trouver, sur son destin plus que sur sa nature, des certitudes qui l’aient vraiment rassuré :.
Enfin, le Monde et l’homme doivent être régis par des lois. Ne croyant pas en une conduite providentielle de l’Univers, Melville devait choisir entre le libre-arbitre et le déterminisme. Il a dû, après des luttes cruelles, renoncer presque entièrement au premier. Lui qui avait une volonté si inflexible, il avoua douloureusement :
« Maintes fois j’ai voulu faire une chose, et c’est une autre qui « s’est trouvée faite?. »
Il se reconnaissait comme le jouet d’une force inconnue, contre laquelle ses efforts se brisaient. Mais au moins cette force était-elle raisonnable, fondée sur une causalité stricte, et, par suite, prévisible ? I1 ne le semble pas, et c’est ici qu'apparaît peut-être l’influence de Hume. Les lois les mieux établies en apparence ont des arrêts inexplicables, dans lesquels l’on croit parfois sentir l’action d’une influence méchante : les accidents successifs qui, avant la poursuite finale, viennent frapper le Pequod, puis le caractère absolument inattendu des réactions du monstre en sont les signes. Si bien que, si le libre-arbitre, tel que l’admet le sens commun, n’existe guère, le pur déterminisme n’existe pas non plus. Le cours des événements est marqué de toute éternité, et leur déroulement s’accomplit avec une sérénité implacable. Mais l’homme a la liberté de ses mouvements immédiats ; il peut lutter, dévier un peu de sa course : il n’échappera pas à sa destinée, qu’il porte en lui-même comme le Pequod portait un symbolique gréement d’os de baleine, et comme Ahab lui-
1, Discussion complète, avec citations, dans Sundermann, pp. 99-100. V. aussi le C.-R. de Braswell déjà cité, Am. Lit., avril 1938.
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même avait une jambe d'ivoire. Ni causalité, en somme, ni librearbitre, mais une nécessité aveugle, méchante, qui permet à l’homme de vaines agitations afin de mieux le broyer. La conception, on le voit, est toute proche de celle des anciens. Mais la religion antique expliquait ce destin par le caprice d’une puissance inconnue, auquel les dieux eux-mêmes étaient soumis, et que servaient les Parques. Melville, lui, n’explique pas quelle est cette force. Elle semble se confondre plus ou moins avec ce « mal » également mystérieux dont ses inquiétudes religieuses lui révélaient l’existence. Ici encore il demeure métaphysicien imparfait, car sa recherche s'achève sur une nouvelle question. pere
On semble avoir tendance, aujourd’hui, à estimer à lexcès, en Melville, le philosophe. Au fond, dans l’histoire des idées, il ne compte guère, car, quoi qu’il ait pu croire lui-même, il a seulement retrouvé péniblement, des notions énoncées déjà bien avant lui, et de manière généralement plus nette. Cette pensée a pourtant, à nos yeux, une valeur très grande, non par les vérités atteintes, mais par l'effort dont les livres sont les émouvantes confessions. Surtout, elle vaut par l'expression. Des penseurs infiniment plus profonds ont écrit de difficiles traités, qui offrent à de rares initiés d’austères satisfactions. Melville a, lui, soutenu les idées qui lui tenaient tant à cœur au moyen de récits puissamment dramatiques. L’idée se révèle par l’action, et celle-ci est grandie encore par ce qu’elle symbolise. C’est cette grandeur que nous retenons. Peu importe, au fond, que le Destin conçu par Melville ait été, philosophiquement, mal défini. Ce qui compte, c’est que Mocha Dick, le rusé cachalot des journaux de bord, soit devenu Moby Dick, leffrayante incarnation de toutes les forces hostiles de l’homme. [L'idée compte chez Melville moins par elle-même ‘que dans la mesure où elle a servi l’action.