Pierre, livre XV, pp
2. Sur Gansevoort Melville, voir G. L. C. Melville Family Papers. Série de
lettres et de coupures le concernant. Un journal inédit, tenu par lui, doit être publié par Mr Paltsits.
3. Redburn Chap. 1 et un. Les traditions familiales parvenues à Mrs Melcalt permettent de préciser.
Herman Melville avait, en même temps que son frère, manifesté son indépendance, et, lui aussi, il avait quitté le milieu familial. Une lettre mal résignée de la mère laisse entendre que ce départ ne se fit pas sans heurt. Le 1% juin 1835, elle écrivit à son fils Gansevoort, qui venait d'arriver à New-York :
< Herman est heureux, mais je pense qu’au fond du cœur il est « plutôt tourmenté. Je puis à peine croire ce qu’il dit, et j’ai peine à € me convaincre de la réalité de son départ. Mes deux garçons partis & la même semaine! »
En réalité, il semble bien que cette séparation ait eu les meilleurs effets, et que les mois qui suivirent son départ d’Albany aient été les plus heureux qu'Herman Melville ait vécus depuis bien longtemps. Il alla travailler à Broadhall, la ferme qu’habitait près de Pittsfield, dans « les Berkshires » du Massachusetts, son oncle le Major Thomas Melville Jr. À plusieurs reprises, déjà, on a fait allusion à ce personnage. C'était, évidemment, une figure hautement pittoresque, et son neveu a laissé de lui un portrait attendri et savoureux ?. Né en 1776, fils aîné du vieux major, il était allé, dès l’époque du Directoire, s'établir en France, où sa qualité d’Américain l’avait fait recevoir avec faveur. Il s’établit banquier à Paris, et ses affaires semblent avoir été, un moment, des plus brillantes. En 1802, il épousa une jeune Française de vingt ans, Marie des Douleurs, qui lui donna quatre enfants. En 1811, sa fortune brusquement déclina. La perte d’un navire où il avait mis presque tout son bien et qui fut pris par un corsaire fut, dit-on, la cause de sa ruine. En fait, Thomas Melville était un esprit optimiste et entreprenant, qui se lançait dans les opérations les plus diverses et parfois les plus imprudentes. En tout cas, il revint aux Etats-Unis avec les siens, pour trouver son pays prêt à la guerre contre les Anglais. On lui donna aussitôt — les galons s’acquéraient aisément dans la jeune Amérique — le grade de major et les fonctions de commissaire, en résidence à Pittsfield, chargé de la surveillance des prisonniers canadiens. La guerre finie, il resta à Pittsfield et acheta, des débris de sa fortune, un petit domaine aux portes de la ville, qu’il entreprit de cultiver. Les malheurs, pourtant, ne cessèrent pas de l’accabler. En 1814, sa femme, qui déjà lui avait donné un cinquième enfant, mourut à la naissance
4. G. L. C. Maria G. Melville à Gansevoort Melville, 127 juin 1835.
2. Voir Sketch of Thomas Melville Jr, op. cit. Autres documents et lettres sur Thomas Melville Jr, M. P. et G. L. C.
du sixième, à trente-deux ans. Thomas Melville perdit deux de ses enfants la même année. Son exploitation agricole, d’abord heureuse — il passa quelque temps pour un agronome hors de pair — périclita. Il se remaria, eut des enfants encore, dont la plupart ne vécurent pas, et, de la gène, tomba peu à peu dans le dénuement. Ses lettres, où il reconnaît humblement ses toris, sont touchantes. Le 15 avril 1831, il avouait ingénuement à son père :
« Je vous citerai deux faits : le gilet de flanelle et le caleçon que & j'ai mis au début de l’hiver, je les ai toujours sur moi, — sans avoir « jamais changé ; les vêtements que je mets pour travailler sont aussi « mes vêtements du dimanche ?, »
Et le 22 décembre suivant, il se désolait
« O mon bon père, quand je songe avec quelle sottise — non, « c'était plus que de la sottise ! — j'ai gaspillé des centaines et des « centaines de dollars, et quand je pense que je ne puis aller voir « mes vieux parents, faute de quelque menrue monnaie ? ! >»
Au dire même de son neveu, il était devenu « un simple paysan », et « la plus grande partie de sa terre était retombée en friche ? >». Telle était sa situation quand Herman Melville vint l’aider. Et pourtant le jeune garçon trouva chez ce pauvre homme une distinction de cœur et de manières telle qu’il n’en avait pas vu depuis longtemps.
« Ses manières », dit-il, « étaient douces et bienveillantes, éclairées « par un reflet affaibli de vieux raffinement français qui, contras- « tant avec le décor qui l’entourait alors, fit sur moi l'impression « d’une chose peu banale, et qui n’était pas loin d’être émouvante. « Il ne fauchait pas lui-même, mais souvent je râtelais le foin à ses côtés dans la prairie. L’andain terminé, il s’arrêtait parfois en plein soleil, et, tirant sa tabatière de bois de satin polie par l'usage, il y puisait une prise tout en restant appuyé sur son râteau; son geste était tout simple, et pourtant l’aspect que la mémoire me montre est l’image indécise d’un courtisan de Louis XVI, réduit par l'exil à tenir un humble emploi dans un pays bien éloigné des splendeurs de Versailles.
« Devant les flambées d’octobre, au coin de l’âtre de la vaste cui- « sine, dans la vieille ferme à l’aspect seigneurial, je me rappelle « l'avoir vu maintes fois, avant d’aller, de bonne heure, se coucher,