‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 26 sur 327 · Sketch of Major Thomas Melville Jr, op. cit · texte numérisé non relu

Sketch of Major Thomas Melville Jr, op. cit

«+ demeurer assis un moment, les yeux fixés sur la braise, tandis que * son visage laissait voir clairement, à qui l’observait d’un œil ami, < que son cœur prêt à se fondre jusqu’au tréfonds sous la caresse de la « flamme environnante, l’entraînait bien loin au delà de l'Océan, + jusqu’à la gaieté du boulevard, C'était la greffe de France, entée « dans une souche de la Nouvelle-Angleterre, qui produisait ce « fruit d'automne : le gel, peut-être, le rendait plus moelleux !, »

Qu'Herman Melville, quoi qu’ait pensé sa mère, ait aimé cet épisode de sa vie, nous en avons deux preuves manifestes, L'une est dans ce portrait ému de l'oncle Thomas, qu’il écrivit près de quarante ans plus tard. L’auire est qu’en 1859, marié, père de famille, auteur connu, et déjà lassé des soucis qui l’entouraient à New-York, il entendit l'appel de la campagne ; ce fut à Broadhall, dans la vieille ferme où avait vécu son oncle, qu’il alla d’abord ; et quelques semaines plus tard, c’est Arrowhead, autre vieille maison, sise à moins d’un mille de la première, qu’il choisit pour y vivre avec les siens. Dès 1836, il aima la campagne des Berkshires qu’il devait souvent décrire. I1 aima la grande et confortable maison ancienne, son portique, son escalier classique et ses lambris de bois clair. Il aima ce milieu pauvre, qui pourtant n’avait pas renoncé à la délicatesse.

De la maisonnée elle-même, on sait peu de chose. Nous ignorons tout de la seconde femme de l’oncle Thomas, si ce n’est qu’elle se nommait Mary Hobard, et descendait du général Dearborn. Des quatorze enfants que Thomas Melville avait eus de ses deux mariages, six étaient encore vivants, mais on ne sait si tous habitaient alors chez leur père. Melville, en tout cas, ne fait nulle allusion claire à sa tante et à ses cousins. Il est permis de le déplorer, car le moindre indice pourrait ouvrir la voie à bien des découvertes. Quelques coïncidences sont en effet étranges. Le fils aîné, qui avait trente ans, était officier de marine et devait, en 1842, trouver la mort aux Havaii. N’a-t-il pas, de ses récits, contribué à éveiller la vocation marine de son jeune cousin ? Mais ce n’est pas là le plus troublant. Le jeune officier se nommait Pierre, à la française. Est-ce pur hasard si ce nom, rare en Amérique, servit plus tard de titre au plus obscur de tous les livres de Melville ? Pierre, ou les Ambiguités, est en eïfet rem-

pli de demi-confidences, d’aventures imaginaires qui pourtant recou-

vrent des réalités, de portraits altérés qu’on parvient vaguement à identifier, de noms propres déformés que l’on reconnaît malgré tout. Le

1. Sketch of Thomas Melville Jr, op. cit., cité par Smith, pp. 7-8 et par

"Weaver, pp. 45-46.

héros, qui ressemble à Melville, a l’âge qu'avait l’auteur quand il vivait à Broadhall. C’est donc apparemment aux événements de 1836 que le livre fait avant tout ses mystérieuses allusions. Comment, dès lors, ne pas rapprocher le nom de Pierre Melville et celui de « Pierre Glendinning » ? Comment n’être pas effleuré au moins par l’idée que l'officier de marine joua dans la vie de son cousin quelque rôle qu'on ne saura peut-être jamais. On peut, enfin, aller plus loin encore. Des autres enfants de Thomas Melville, nous ne savons à peu près rien, que leurs noms ; et pourtant, si l’ « Isabel >» de Pierre fut autre chose qu’une irréelle fiction ; si vraiment Melville, au cours de sa jeunesse, ressentit un amour dont il ne voulut jamais faire qu’une confidence indirecte, n’est-ce pas dans la maison de son oncle que nous sommes conduits à le chercher ? Nous sommes là, on le voit, dans le domaine de la pure hypothèse ; hâtons-nous de dire que le mystère est, à nos yeux, si dense, que nous désespérons de le voir jamais s’éclaircir. Une chose au moins est sûre : il reprit goût à la vie, et son enthousiasme renaissant teinta pour lui de couleurs optimistes les lieux où il vivait, la lointaine demeure maternelle à laquelle — Redburn nous en fournit la preuve — il se reprit à songer avec émotion, et l’avenir, que nous le voyons, dans le même ouvrage, aborder avec confiance.

Ce bonheur, hélas, était fragile. En 1837, l’oncle Thomas, complètement ruiné, suivit, à cinquante-neuf ans, l’exemple des jeunes et vigoureux émigrants venus d'Europe : il résolut d’aller chercher fortune dans ces régions de l’Ouest où le succès semblait attendre les audacieux. Renonçant à la culture, il céda son domaine et alla faire du commerce à Galessa, Illinois, où sa famille alla ie rejoindre. Thomas Melville devait mourir en 1845 dans cette bourgade éloignée, sans avoir, apparemment, réalisé son rêve. En attendant, son neveu, privé de la demeure où il avait cru découvrir le bonheur, se trouva désemparé. J. E. A. Smith a prétendu qu’alors Melville s'était fait maître d'école’. De cette affirmation, souvent reprise, nous n’avons nulle part trouvé de preuve. De toutes façons, Melville aurait au plus exercé cette profession pendant quelques semaines : de son propre aveu, il passa chez son oncle presque toute l’année 1836, et c’est au printemps de 1837 qu'après un séjour à Lansingburgh il s’embarqua pour Liverpool ?. Admettons simplement que, forcé de quitter Broadhall, il hésita

4. Smith, p. 8. 2. Cf. : Sketch of Major Thomas Melville Jr, op. cit., Redburn, chap. 1 et 11.

quelque temps, ne sachant trop que faire, Il était heureux, sans doute, de revoir sa mère, ses sœurs, ses jeunes frères. Le début de Redburn n’évoque pas sans un serrement de cœur la maisonnée de Lansingburgh, pauvre, triste, mais qui donnait encore à l’exilé l'impression du chez soi. Mais Melville ne pouvait rester à la charge de sa famille. Et c’est alors que se précisèrent des rêves qui sans doute avaient bercé son enfance. De ses années new-yorkaises, il se rappelait avec bonheur les quais, les bassins, les navires qui partaient vers des pays fabuleux. À la maison il avait rêvé devant des gravures exotiques, devant des souvenirs de voyages, devant ce navire en miniature qu’il évoque dans Redburn. De son père, il avait écouté les récits qui décrivaient l’Angleterre et la France. De son oncle, John d’Wolf, il se souvenait comme d’un personnage de légende brièvement apparu entre deux voyages merveilleux. Récemment les récits de l’oncle Thomas —et sans doute ceux du cousin Pierre — avaient réveillé brusquement en lui cette nostalgie de l’aventure et des navires qui semblait endormie. Il était naturel que, forcé de gagner son pain, il préférât le métier romantique de marin aux ternes occupations qu’il aurait pu trouver à terre. Il n’avait pas besoin de lire Marryatt ni Cooper pour

se décider à partir.

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