‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 253 sur 327 · D ON · texte numérisé non relu

D ON

détail de l’expression, si fortement qu’il s’y soit attaché, ne le préoccupait que dans le temps même qu’il écrivait, et le poète pouvait selon lui écrire en prose sans abdiquer sa vocation. La véritable distinction qu’il établit se fonda sur la qualité de la pensée ; à ses yeux, l'écrivain pouvait être historien, philosophe ou poète. C’est ce que fait ressortir la lecture de Mardi, où Mohi, Babbalanja et Yoomi symbolisent les trois attitudes. On remarquera, dès l’abord, l'hostilité de Melville à l’égard du chroniqueur. Celui-ci, avec sa manie de l’exactitude littérale, son indifférence à la beauté, ne reproduit qu’une vie quotidienne et dénuée d'intérêt. Refusant de voir jamais les choses de haut, il fatigue inutilement Media, l’homme ordinaire ; surtout, il s’attire les sarcasmes mérités du philosophe, tandis que le poète ne paraît même pas s’apercevoir qu’il existe. Babbalanja, lui, sait négliger le détail insipide et, derrière la représentation concrète, entrevoir l’idée, c’est-à-dire la véritable vie. L'Univers qu’il voit et qu’il décrit est infiniment plus haut que celui de Mohi. Il est plus humain, car on devine derrière sa recherche une souffrance. Son seul tort est de ne pouvoir, malgré ses efforts, renoncer à l’usage constant d’une raison dont il est pourtant le premier à sentir les limites : et Media, qui cependant se plaît d’ordinaire à ses discours, s'inquiète parfois de le voir, par l’abus de cette raison, ruiner des certitudes apaisantes. Voomi, lui, est le véritable favori de Media, qui un jour, enthousiasmé, veut lui donner un sceptre. Poète, il découvre d’emblée avec le cœur les vérités que Babbalanja discerne à grand’peine par le travail de son esprit. L’idée, qui pour le philosophe est synonyme de vérité, est avant tout pour lui une source de beauté : ce n’est pas en arguments qu’il la traduit, mäis en chants mélodieux. C’est évidemment lui le préféré de Melville. Il faut reconnaître pourtant que Babbalanja et lui sont bien proches l’un de l’autre. Sur le fond, ils sont presque toujours d’accord ; dans l’expression,

ce philosophe est bien humain, et ce poète bien didactique. I1 semble

qu’un esprit qui eût combiné leurs qualités eût été le véritable idéal littéraire de Melville. Le grand artiste était pour lui un poète capable de penser autant que de sentir, et dont l’œuvre, usant selon les besoins

du vers ou de la prose, devait essayer de plaire autant que de convaincre.

Restent à définir les procédés de création dont usera ce poète phi-

losophe. Le premier est assurément l’inspiration. L'artiste véritable, puisqu’il est seulement le dépositaire d’une œuvre qui, virtuellement, existe déjà en lui, doit créer de manière spontanée, irréfléchie, écoutant la voix de son cœur et faisant taire les objections de sa raison. Il écrira donc rapidement, souvent dans une espèce de transe, et se gardera, l’œuvre achevée, de la reprendre de trop près, de la rendre trop « cohérente », de vouloir qu’elle satisfasse aux exigences artificielles de la logique. Les caractères mêmes n’ont pas besoin d’absolue continuité : les personnages tout d’une pièce existent-ils dans la nature * ? Modifier, la tête froide, ce qu’on a écrit dans le feu de la création, c’est trahir sa mission, puisque c’est arranger d’après son goût particulier l’œuvre conçue par le Destin. Mais l'inspiration n’exclut pas l’expérience. Le but de l’œuvre d’art étant de reproduire fidèlement la nature profonde et secrète des choses, c’est-à-dire de dégager la vérité et la beauté que cachent les apparences sensibles, le vrai rôle de l'inspiration est de permettre cette poétique découverte. Les apparences elles-mêmes ont dû d’avance être aperçues, soit directement, soit dans les livres ; et presque toujours, à l’origine de l'œuvre d’art, on pourra retracer ce que l’auteur a vu, ou ce qu’il a lu. Il n’y a pas de honte, tout au contraire, à prendre son bien où on le trouve, à rappeler les épisodes de sa propre vie, ou à refaire des récits qu'ont déjà faits d’autres auteurs : c’est même une condition essentielle de l’œuvre d’art, et le grand artiste ne songe pas à dissimuler ses dettes ?. Cependant, l’expérience peut, parfois, être remplacée par la fantaisie ou l’imagination. Babbalanja l’a vantée en termes sybillins, la définissant comme

« Le Voli-Donzini ; ou, pour parler plus clairement, l’essence abs- « traite unique, rudimentaire et universelle de l'éloignement infini « des choses $. »

I1 semble bien, en ce qui le concerne, que Melville, quoiqu'il en ait éprouvé la nostalgie, n’ait pas connu la véritable imagination créatrice. Il a voulu au moins la justifier chez les autres, en lui donnant droit de cité littéraire, aux côtés de l'inspiration et de l’expérience.

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