Mardi, II, p
On le voit, cette seule conception mise à part, Melville a surtout cherché, en formulant ses jugements esthétiques, à se justifier. Un seul art l’a vraiment intéressé : le sien ; et sa thèse enferme une implicite condamnation de tous ceux qui se firent de l'œuvre littéraire une autre conception, quelque plaisir qu’ils aient donné à leurs lecteurs. C’est pourquoi, sans s’attarder à discuter ses vues, on essaiera
de voir comment il les mit en pratique.
L’ELABORATION On a tenté parfois, au cours de cette étude, de retracer les étapes
de la création d’un livre, et chaque fois l’on a dû avouer qu’il fallait, en ce domaine, accorder une assez large part à l’hypothèse. Les docu-
ments ne manquent pas absolument, pourtant : la page de Mardi où
Babbalanja révèle la manière dont s’écrivit la Kostanza, les quelques témoignages sur l’épuisant labeur dépensé pour écrire et revoir Moby 0 Dick, Pierre et Clarel, les confidences voilées de Pierre, les indications données ici et là sur les travaux de révision et d’élimination, permettent de confirmer certaines présomptions. On essaiera donc de retrouver, d’une manière plus générale que précédemment, le processus créateur ordinairement suivi par Melville.
On ne peut suivre que d’assez loin le travail de son esprit quand il écrivit ses livres les plus longs. Quelques points sont assurés pourtant. Avant tout, l’expérience fournie par la vie ou la lecture et d’où, longtemps, l’arrière-pensée littéraire fut absente, a précédé le travail. Plus tard, Melville acquit une expérience avec l’intention d’en tirer parti, et les quelques notes inscrites aux dernières pages du Journal up the Straits montrent qu’au cours même de son voyage, il concevait déjà vaguement l’idée de Clarel. Le second stade est
également connu : l’intention d'écrire un livre étant arrêtée, Melville ‘à
entreprenait d'enrichir systématiquement l'expérience primitive par .
des lectures appropriées. C’est alors que notre incertitude commence. Il est infiniment probable que dans son esprit se faisait un travail de maturation qui fondait expérience et lecture complémentaire, grandissait la première au moyen de la seconde, et magnifiait les aventures lues ou vécues. Mais, quand il jugeait le moment venu d'écrire, on ne peut guère affirmer qu’il eût déjà de son livre une idée vraiment nette. Dans la plupart de ses longs ouvrages, le lien le plus apparent qui joigne les épisodes est encore le récit, et la structure du livre est d’autant plus solide que l’histoire est plus mouvementée : The Confidence Man, au cours duquel il ne se passe à peu près rien, est, de tous, le plus décousu. On peut donc supposer qu’il a le plus souvent commencé à écrire en prenant une histoire comme ligne directrice, autour de laquelle les autres thèmes sont venus ensuite s'organiser. Dans la plupart des cas, les différents desseins devaient être conscients dès le départ. Mais parfois, et notamment dans Pierre, on a l'impression que certains ne se précisèrent qu’une fois le travail sérieusement entamé. Nous savons, par ailleurs, que Melville écrivait dans une sorte de fièvre, pendant de longues séances quotidiennement répétées, d’où il ne sortait qu’en fin d’après-midi, quand un membre de son entourage se décidait à l’interrompre. Il est vraisemblable
que chaque fois il écrivait un chapitre ou un long passage, impossible
à reprendre, le lendemain, au point où il avait été laissé : ceci expliquerait, croyons-nous, la brièveté de ces chapitres, et l’habitude qu'avait Melville de changer, presque sans transition, d’ordre d’idées. Il paraît en tout cas bien peu croyable que ce travail presque toujours fiévreux et passionné lui ait permis de suivre fidèlement un plan tracé d'avance. Il nous semble beaucoup plus facile d'admettre un travail de composition accompli une fois l’œuvre écrite. Nous savons en effet que des semaines se passèrent à mettre au point Moby Dick, et que Billy Budd, écrit en quelques semaines, resta plus tard quelque deux ans sur le chantier. Or Melville, nous l’avons dit, répugnait à « récrire > à tête reposée ce que lui avait dicté son inspiration première. Il apparaît donc que, pendant cette révision, le plus clair de son ouvrage ait été de reclasser ses chapitres, de les réunir parfois en « livres > comme ceux de Pierre, d’en supprimer quelques-uns — tel ce Daniel Orme omis de Billy Budd :, — et d’atténuer laspect chaotique de son travail, en y traçant au moins des perspectives. Il n’en reste pas moins que son œuvre fut profondément spontanée. Si Moby