‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 255 sur 327 · St. Ed., vol. XIII, pp. 115 sqq · texte numérisé non relu

St. Ed., vol. XIII, pp. 115 sqq

Dick apparaît, à l'examen, infiniment mieux charpenté qu’on ne le croit à première vue, il ne faut pas supposer qu’il fut construit d’après un plan méthodiquement suivi, car une telle façon de faire aurait tari cette inspiration à laquelle Melville tenait par-dessus tout. Ce qui donne leur vie intense aux grands ouvrages de Melville, c’est justement cette impression de spontanéité, si exubérante que l’art qui la dirige s’aperçoit à peine. ;

L'équilibre du livre lui-même, réalisé surtout pendant la révision, traduit moins que l’unité élémentaire, écrite d’un jet, le goût instinctif de Melville. Cette unité, on la retrouve dans presque toute son œuvre. Dans Typee, c’est le chapitre, d’une dizaine de pages en moyenne : dans Moby Dick, si l’on met à part quelques courts intermèdes poétiques, souvent de moins d’une page, et un ou deux épisodes plus longs, comme celui du Town-Ho, on retrouve partout ce même chapitre assez court. Dans Pierre, ces unités deviennent les sections, dont le groupement parfois arbitraire forme des livres. Dans Battle-Pieces, ce sont les poèmes, d’une centaine de vers, et dans Clarel les chants, sensiblement de même longueur. Ces éléments qui font par eux-mêmes un tout, animé d’une vie indépendante, forment près des neuf dixièmes de l’œuvre de Melville : preuve qu’ils correspondaient bien à son tempérament artistique. Bien plus, dans les tout premiers comme dans ceux de la vieillesse on peut retrouver, plus ou moins nettement marquée, la trace d’un schéma, sur lequel Melville sans doute sut broder avec souplesse, mais qui n’en reflète pas moins fidèlement les habitudes de sa pensée. Il suffit, pour s’en rendre compte, de trois exemples pris à des périodes éloignées de sa carrière : ainsi le cha. pitre XI de Typee, qui décrit le premier matin des fugitifs dans la vallée ; le célèbre passage de Moby Dick, où est évoquée la blancheur de la baleine, et le chant de Clarel où le pèlerin nous fait part de ses méditations devant le tombeau du Christ. Chacun des trois morceaux débute par une très courte introduction méditative et comme assourdie, où l’auteur semble se recueillir avant d’aborder son sujet. Une première partie, vive, et plus pittoresque que celles qui la suivront, nous montre, ici la joyeuse activité du matin, là les idées splendides que peut évoquer la blancheur, et dans le troisième passage le dédale des cloîtres, des grottes et des cellules aperçues à chaque pas

près du tombeau. Avec la seconde partie, on aborde le sujet proprement dit : entrée de Mehevi dans Typee, des blancheurs belles encore, mais inquiétantes déjà, dans Moby Dick, des ermites silencieux dans Clarel. La division qui suit accentue le mouvement commencé : dans Typee, c’est l’amusante scène du médecin, dans Moby Dick, le défilé des blancheurs purement sinistres, dans Clarel, le rappel des théories de pèlerins du temps passé. La quatrième partie élargit le sujet. Melville décrit la maisonnette polynésienne et ses hôtes ; analyse les motifs de noble effroi devant la blancheur, peint les doutes qui assaillent les pèlerins auprès de ce tombeau vide. Et la dernière section prolonge la précédente, mais en haussant le ton jusqu’au lyrisme, à l’éloquence ou à la poésie sacrée : il s’agit de Fayaway, de la nature et de ses mystères, de l’angoisse infinie du croyant qui perd sa foi. Et chaque fois le chapitre s’achève sans conclusion, par une question enjouée, anxieuse ou désespérée. Le parallélisme est manifeste. Il va sans dire qu’il est rarement aussi net : une monotonie insupportable en résulterait. Tantôt l'introduction est réduite à quelques mots, tantôt le nombre des divisions varie, tantôt la question finale demeure informulée. Mais, sous ces variantes, le schéma demeure et peut, presque partout, se retrouver : après un moment de recueillement paraissent, de plus en plus animés, les motifs les plus concrets du tableau ; puis l’ensemble s’élargit, se fait plus général et souvent plus abstrait ; et, pour finir, le ton se hausse avant que le morceau ne s’interrompe avec brusquerie nous laissant dans une incertitude tantôt plaisante et tantôt angoissante. Il est certainement possible d’expliquer en partie cette manière d’écrire par les conditions matérielles où Melville travaillait, par son exaltation croissante et sa soudaine interruption. Il est probable cependant que sa nature intime l’y conduisait d’instinct et qu’après quelques années de labeur, la réflexion est venue confirmer cet instinct : en effet ces plans de chapitres rappellent, à l’état embryonnaire, l’architecture de plusieurs de ces livres, où l’on retrouve les mêmes étapes, depuis la méditation initiale jusqu’à la question finale qui nous laisse en suspens. Cette façon de faire reflète un trait profondément original. Et l’accroissement indéfini de notre émotion, à mesure que nous lisons, est la preuve que ce trait fut singulièrement heureux.

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