Moby Dick, chap. xxrv
les missionnaires et les Français, il nous conte surtout :des anecdotes, vraies ou controuvées, qui mettent ses adversaires en posture ridicule : les officiers français doivent se voiler la face devant la conduite incongrue de la reine, leur élève, et il suffit à l’imposante épouse du pasteur d'Hawaï de trôner dans son pousse-pousse pour que nous cessions de prendre les missions tout à fait au sérieux 2. Cette verve amusée paraît encore fréquemment dans les livres suivants. On la retrouve au début de Moby Dick, dans les scènes où Quequeg, avec un incroyable sérieux, consulte son fétiche et s’inflige des pénitences absurdes *. Mais déjà une autre forme de comique est apparue ça et là, dans Mardi, dans Redburn. C’est un humour sombre et mâle, qui sait voiler les souffrances sous un sourire amer mais dépourvu d’aigreur. C’est celui, surtout, qui maintes fois se montre dans Moby Dick, celui de Flask insouciant devant la mort, de Stubb dissertant le soir sur le pont, d’Ahab devisant avec le charpentier pour qui ses mots demeurent incompréhensibles 4 C’est cet humour qu’on se rappelle surtout quand on songe à l'esprit de Melville : il nous touche particulièrement par toutes les souffrances bravement dissimulées que nous sentons derrière lui. Pourtant, depuis Omoo, à cette verve et à cet humour s’est mêlée une ironie plus acide, qui trahit les rancœurs que Melville a subies déjà. Dans White Jacket, cet esprit, bien que de haute qualité, semble s’accompagner de tant de partialité que l'impression ressentie par nous n’est pas toujours plaisante. Cette ironie exaspérée devait finalement l’emporter : Pierre en est teinté d’un bout à l’autre, comme aussi The Confidence Man. Ainsi trois formes bien différentes de comique ont servi à Melville. La seconde est d’une qualité plus rare : il était juste qu’elle se montrât surtout à l’époque où il fit Moby Dick.
Enfin, de plus en plus, la forme très particulière de son imagination le conduisit à tirer, des rapports imprévus qu’il percevait, non plus seulement un poétique embellissement, mais une valeur symbolique. Dans ses livres capitaux, Melville a fait du symbole le véhicule essentiel de sa pensée. C’est grâce à lui surtout que le lecteur retient, le livre achevé, les idées que le poète a voulu lui faire entendre. Ces idées, dépourvues, nous l’avons dit, d’originalité profonde, ont pris,