Cf. ci-dessus, chap. xi, II
et cette pensée, qui certes jamais ne fut vulgaire, mais qui avec les années se fit de plus en plus subtile, ne pouvait s’extérioriser qu’en un langage toujours choisi avec plus d'attention.
Des éléments de ce langage, ce fut sans doute au rythme qu’il s’attacha le plus. On le voit, dans les essais maladroits de sa vingtième année, user d’une période quelque peu monotone, à l'harmonie assez artificielle puisqu'on peut, sans grand effort, en prévoir d’avance le développement. Au temps de Typee, sa prose a gagné une charmante simplicité ; mais, dans les passages qui évoquent la beauté d’un paysage ou le charme d’une jeune fille, où encore aux fins de chapitres, achevés souvent comme des morceaux de bravoure, on n’a pas de peine à trouver des rythmes déjà subtils. Dans Moby Dick, la maîtrise est atteinte. Melville semble avoir découvert les secrets de la grande prose anglaise du xvr° siècle : « Il a retrouvé », dit John Freeman, « la tradition d’une prose écrite pour les oreilles plutôt que pour les yeux :. > Dans Pierre, la mesure est dépassée, et le rythme, trop sensible, trop rapproché du vers, devient artificiel et gêné. Bientôt, ce désir de faire sonner les cadences hante Melville au point qu’il adopte — sans grand succès — le vers comme son moyen d’expression habituel. Ces rythmes se sont, on le voit, transformés avec les années, comme se-modifiait la qualité même de la pensée. Comme cette pensée. ils furent d’abord un peu faciles, eurent une admirable apogée, devinrent trop singuliers pour être vraiment beaux, et finalement trop redondants pour ne pas être monotones. Pourtant, reflets d’une personnalité, ces rythmes, du meilleur au pire, ont tous entre eux comme un air de famille. Dans les essais de 1839, on entrevoit, ici et là, le germe des beautés futures ; dans les chroniques du Marquis de Grandvin, on en retrouve un écho assourdi. Et dans une même œuvre, si les rythmes sont assez souples pour admettre une extrême variété, on sent que la même main les a marqués. Ils se font plus amples s’il convient d’être éloquent, plus violents dans les moments dramatiques, plus paisibles quand le passage ne vise qu’à nous instruire. Mais quiconque a beaucoup pratiqué Melville le reconnaît tout de suite : preuve de la véritable originalité d’un style à qui l’on a trouvé des parentés, mais qui garde toujours un indiscutable accent individuel.
Pour apprécier cette qualité particulière des rythmes de Melville,