Weaver, p
a gentleman, écrit après 1885, cite le Comte d'Orsay, Sir Charles Grandison, le tomahawk manié par Brandt au bal masqué de Londres, les fondateurs hollandais de la Nouvelle-Amsterdam, la Bible, les Têtes-Rondes de Cromwell, l’armée des Flandres, les consuls romains, Shakespeare et « lAchille Asiatique” » : au terme comme au début de sa vie littéraire, il usait de ce procédé avec une constance mécanique dont on peut sourire. Et pourtant, le même usage contribue x la splendeur de Moby Dick et des Piazza Tales : car, en ces livres, Melville a su choisir. A la fin d’un passage survient une seule allusion , mais elle est merveilleusement appropriée. Melville n’a plus cherché à « orner » son récit, mais à l’élever sur un tout autre plan. Évoquant la sécheresse affreuse des îles Galapagos, il écrivit :
« Ayez pitié de moi », semble crier l’esprit gémissant des Iles Enchantées, « et envoyez Lazare, afin qu’il trempe le doigt dans Peau « et rafraîchisse ma langue, car je sens mille tourments dans cette < fournaise?. >»
On ferait des remarques analogues si Fon examinait en détail l’emploi qu’il fait de plusieurs autres procédés. L'usage d’une grammaire archaïque, qui fait appel au tutoiement et aux troisièmes personnes en th, qui décompose les verbes et remplace yes par Ay, semble, dans certaines œuvres imparfaites, d’une ennuyeuse affectation. Mais il donne une singulière grandeur aux paroles d’Ahab, le quaker. Les recours à la diction poétique, aux eoncetti, bien agaçants dans Pierre, passent inaperçus dans les œuvres vraiment réussies, où on les trouve cependant, mais où ils sembleent l’indispensable vêtement de la pensée. Jamais on n’a pu dire que le style de Melville était simple, car il eut le souci constant de traduire opinions et sentiments en un langage d'artiste. Mais si l'emploi des ornements, dans les œuvres du déclin, paraît souvent fâcheux, c’est qu’ils savent mal soutenir une pensée qui faiblit. Tant que celle-ci est forte et belle, les figures lui demeurent étroitement subordonnées, et nous enchantent parce qu’elles en mettent pleinement en valeur les beautés.
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Le soin qu’apporta Melville à parfaire et à embellir sa pensée dans Pinstant qu’elle passait de l’esprit au papier se montre, enfin, au choix
1. St. Ed., vol. XIII, p. 354, 355. ; 2. The Piazza Tales, p. 182.
qu’il fit des mots. On n’a, par malheur, conservé de ses œuvres aucun brouillon : visiblement, les manuscrits qui restent ont été recopiés quand l’ouvrage avait déjà sa forme à peu près décisive. On ignore donc s’il eut, en cherchant ses mots, de longs scrupules, ou s'ils lui vinrent presque de premier jet. La rapidité de son travail, la lecture de certaines lettres qui, écrites à la hâte, renferment pourtant de vraies richesses verbales, nous inclinent vers la seconde hypothèse il est douteux que Melville ait longuement pesé chaque mot. Et pourtant, à le lire, on se sent assuré qu’il écrivit toujours avec attention, se gardant du terme banal ou facile, et, de manière plus ou moins concrète, allant de préférence au terme le plus recherché.
La même courbe, ascendante d’abord, puis fléchissante, qu’on a relevée maintes fois déjà, reparaît quand on examine le succès de cette recherche. Dans sa jeunesse, il croit avoir horreur de la banalité, et se sert de mots élégants. Dans les cinq pages de The Democratic Press auxquelles on vient de recourir, on trouve les termes précieux « halidome », « repository », « roseate », « amatory », « clayey » ; les composés peu communs commencent à poindre ; on lit les mots étrangers « mauvaise honte », « corpus », « distingué », < à ja madonna >», « champagne », « brunett » ; enfin l’on a pas de peine à relever les noms propres introduits pour leur seul harmonie. Or. dans les dernières œuvres, on discerne des tendances tout à fait analogues. L’amour du mot rare incite Melville à charger Pierre de néologismes rarement heureux ; les mots étrangers les plus bizarres viennent « orner » The Confidence Man; Clarel retentit à chaque page d’un cliquetis de noms propres fantastiques, destinés, dans bien des cas, à surprendre l'oreille par leur douteuse harmonie ; et les composés les moins prévus sévissent également au long de ces trois ouvrages. Il s’agit donc bien d’un penchant durable, révélateur d’une attitude de lartiste devant son œuvre. Et pourtant, s’il a paru à tout le moins fâcheux dans les ouvrages dont on vient de parler, il contribue étrangement à la beauté de Mardi, de Moby Dick, de Benito Cereno, de The Encantadas.
L’aversion pour la platitude, dans ces grands livres, ne se traduit point par la recherche systématique du mot trop joli, comme au début, ni extravagant, comme ce fut le cas dans les années de faiblesse. MelviHe, alors, se borne à éviter le mot banal, vidé, par un emploi trop courant, de tout contenu émotif. II dira « to cherish a great respect » , plutôt que « to have », « to beget a deception » plus volontiers que « to create », « the spirit ebbs away to whence ït
came », où d’autres eussent écrit seulement « returns.. ». Sans même faire appel à des termes singuliers, il dispose alors d'immenses richesses, qui donnent à la moindre de ses phrases une plénitude admirable : chaque fois, on sent l’idée enrichie par un mot, trouvé apparemment sans effort, qui lui apporte des résonnances imprévues. Les verbes, d’ailleurs, ne sont pas seuls maniés avec maîtrise. Melville dispose d’une gamme étonnante d’adjectifs, qui lui permettent de suggérer des nuances infiniment subtiles. Voici comment il qualifie les journées nonchanlantes d’un voilier sous les Tropiqnes
«The warmly cool, clear, ringing, perfumed, overflowing, redun- « dant days !. »
C’est pourtant la variété des noms dont il use qui nous étonne le plus. Les techniques lui fournissent une abondance de termes concrets, précis, infiniment plus colorés que ceux du langage ordinaire. Les termes de marine, bien entendu, sont chez lui d’un usage constant. Mais, de tous les autres métiers entrevus, il retient des mots qui, tout de suite, s’incorporent à son bagage, et qu’il retrouve sans peine en cas de besoin. Ainsi le procès qui termine l'affaire du San Dominick témoigne d’une instinctive maîtrise des termes juridiques, dont Melville n’avait pourtant fait nulle étude particulière. Chacun d’eux vient à sa place, parfaitement clair pour le profane, et cependant évoquant de manière saisissante les formalités solennelles de l’ancienne justice espagnole. Il recourt librement à l’archaïsme, chaque fois que le terme ancien semble meilleur : il écrit s’il le faut, « isle >» pour « island », « heed » au lieu d”’ « attention », « host » plutôt que « army ». Les néologismes ne l’effraient pas, et il en crée lorsqu'il en a besoin : même dans Moby Dick, on trouve « superstitiousness », « symbolisings », « spiralisation », et les composés singuliers ne sont pas absents non plus. Mais il n’use de ce procédé que si la langue est vraiment impuissante à le servir. C’est seulement dans Pierre qu’il semblera prendre plaisir à l’accumulation des mots de ce genre. Pour l'instant, il se borne à rejeter les platitudes véritables, se gardant de considérer comme plat ce qui est seulement simple.
Il eut aussi, disions-nous, toute sa vie, l'habitude d’insérer çà et là dans son texte des mots et des expressions étrangers destinés à l’orner. Mais peut-on comparer au bric-à-brac emprunté à toutes les langues, dont The Confidence Man offre l'exemple, les quelques mots espagnols parfaitement simples qui donnent à Benito Cereno et à The Encan-