‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 266 sur 327 · LES ÉTAPES DE LA GLOIRE · texte numérisé non relu

LES ÉTAPES DE LA GLOIRE

Une opinion prévaut partout maintenant, parmi ceux qui admirent Melville : ses premiers romans connurent, en leur temps, une vive mais passagère popularité ; mais l’incompréhension qui accueillit Mardi, Mcby Dick et surtout Pierre brisa net sa jeune réputation, au point que de 1852 à 1919 l’oubli qui l’ensevelit fut total : il fallut, croit-on, la commémoration de son centenaire et le livre de M. Weaver pour que, d’un coup, la gloire lui vint, gloire qui depuis n’a fait que croître, au point qu'aujourd'hui nul éloge ne paraît excessif quand on veut célébrer sa grandeur. Le premier, M. Riegel a essayé, en 1931, de retracer la « courbe >» de cette réputation ‘. Il s’insurgeait contre la thèse généralement admise, et affirmait, non sans hardiesse, que {a gloire de Melville avait pu faiblir, mais ne s'était jamais éteinte, il discernait, avant la grande résurrection de 1919, quatre retours en faveur, s’échelonnant de 1880 à 1914, et s’efforçait ainsi de prouver que jamais la renommée de Melville n’avait été sérieusement en danger. M. Hetherington, dont le travail, beaucoup plus minutieux, fut achevé en 1933, revint à l’opinion commune, et l'examen que nous avons fait nous-même nous permet de nous associer à sa conclusion.

Jusqu’aux environs de 1856, Melville est demeuré un écrivain connu. Certes, aucun de ses grands ouvrages n’avait été vraiment compris, et les véritables injures qui avaient assailli Pierre montrent bien que, depuis 1852, sa réputation avait singulièrement fléchi. Mais Typee, Omoo, Redburn, White Jacket demeuraient populaires. Les voyageurs

1. Riegel (O0. W.). The Anatomy of Melville’s Family Am. Lit., IIT, pp. 195- 203, mai 1931.

en Polynésie, de Wise (l’auteur de Los Gringos ’), à Perkins (qui écrivit Na Motu ?) ne manquaient pas de mentionner leur devancier. Fitz James O’Brien, Sir Nathaniel, Evert Duyckinck, et le chroniqueur anonyme du Dublin University Magazine lui consacrèrent encore de longs articles d'ensemble, où, tout en condamnant ses derniers livres, ils exprimaient l’espoir qu’il retrouverait la voie féconde de ses débuts *. Vers cette année-là, l’oubli se fit vraiment sur son œuvre, et les livres qu’il publia ne trouvèrent à leur apparition qu’un silence presque absolu. Ses tout premiers ouvrages furent encore, de temps en temps, réédités — peut-être parce que les libraires, indifférents à l’auteur, se disaient que les sujets plairaient toujours à la jeunesse. Mais on peut dire que Melville avait cessé de participer à la vie littéraire. Sept ou huit ans passèrent parfois sans qu’un journal ou une revue mentionnât seulement son nom. Tout au plus arriva-t-il qu’en Amérique un La Farge ou un Stoddard, en Angleterre un Robert Buchanan, un H. S. Salt, un W. C. Russell ou un Stevenson {, découvrissent l’un ou Pautre de ses ouvrages au hasard de leurs lectures. Ils ne cachèrent pas leur admiration, mais pour la plupart crurent que l’auteur qui les avait charmés était mort depuis longtemps. Jamais les allusions passagères qu’ils firent à Melville ne déterminèrent, dans la critique ou le public cultivé, la révision d’un jugement passé depuis longtemps. Un exemple montrera dans quelle indifférence il était tombé : sur les mille pages du Traité de Littérature de Richardson, paru en 1887 chez Putnam, le propre éditeur de certains de ses livres, il reçut l’aumône d’un paragraphe. Avant même qu’il ne fût mort, l’auteur parlait de lui au passé : Typee, Omoo, Moby Dick, peut-on lire

« Représentaient la facilité infatigable qui a toujours été un trait « américain 5. »

Melville avait encore quatre ans à vivre : et pourtant, s’il arrivait qu’on prononçât son nom, on semblait évoquer un détail d’histoire littéraire se rapportant à une époque lointaine et imprécise.

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