Sur l’ancienne marine de commerce américaine voir
Abbott (W. J.) The Story of our Merchant Marine, 373 p. New-York, 1919.
Cartwright (Ch. A.). The Tale of our Merchant Ships, 275 p., New-York,
Davis (Gh.). The United-States Navy and Merchant Marine. XIV-84. New-
York, 1923.
Les baleiniers, les premiers, portèrent les couleurs américaines dans les mers lointaines. Mais à côté d’eux se créèrent des courants réguliers, où la supériorité des navires américains fut indiscutée. H y eut la route d’Extrême-Orient, par laquelle, doublant le cap Horn, les « Indiamen » allèrent porter jusqu’en Chine, aux Philippines et aux Indes les fourrures et, dit-on, la glace, et revenaient chargés de chanvre, de thé, de sucre brut. Il y eut celle de Californie où, toujours par le cap Horn, &e robustes petits navires, comme l’Alert, immortalisé par Richard Henry Dana, allèrent prendre les cuirs verts fournis par les vastes ranches des provinces mexicaines du Pacifique ; sur cette même route s’'illustreront, à partir de 1850, les fameux « clipper ships », brève et suprême apothéose de la marine à voiles. Il y eut, enfin, la route de l'Atlantique Nord, et où les Américains dominèrent aussi longtemps que la voile eut Ja première place. Er 1816 se créa la première ligne régulière de « packets », reliant New- York à Liverpool : ses voiliers de quatre cents tonneaux, mettaient vingt-trois jours pour gagner l'Angleterre. D’autres suivirent, toujours plus grands, plus confortables et plus rapides. Dès 1832, les Anglais entreprirent de mettre en service sur la même ligne des « packets >» à vapeur, à aubes, et d’ailleurs lourdement chargés de toile. Mais les capitaines américains méprisaient ces rivaux poussifs, et se plaisaient à passer près d’eux, toutes voiles dehors, pour les dépasser em se jouant. Ce fut l’hélice qui, vers 1855, devait amener la décadence des « packets >» américains. Mais, en 1837, ils étaient sans rivaux. D'ailleurs à côté de ces navires de luxe, la même ligne était assidüment fréquentée par les « regular traders », vaisseaux moins rapides, moins coûteux aussi, ne s’astreignant pas à un horaire fixe, et ne prenant qu'exceptionnellement des passagers de cabine, maïs solides, marins, et d’un rapport commercial plus sûr. C’est sur un de ces bâtiments plus modestes que Melville devait s’embarquer.
Les villes de l'Atlantique, devant cet essor soudain, avaient fait de la navigation leur industrie principale. Du Maine au Maryland, la côte était jalonnée de chantiers navals. Et chaque port avait sa physionomie. Baltimore fut la ville des « Indiamen », New-Bedford celle des baleïiniers. Portland transformait en vaisseaux les immenses forêté du Maine, et Boston, rivale souvent heureuse de New-York, était le centre incontesté du commerce de Californie. Pourtant, New-York, là encore, avait pris la tête. Le site unique de cette ville à la fois fluviale et maritime, la percée du canal Erié, qui lui amenait tout le trafic des Grands Lacs, la témérité indomptable de ses grands mar-
chands, la réputation des constructeurs de l’East River, en avaient fait le premier port de l’Union. Au bas de Manhattan, tout au long du front de mer, l’étroite chaussée connaissait de prodigieux embouteillages de charrettes, et le passant circulait sous une ligne ininterrompue de beauprés et de figures de proue.
Les voiliers américains de l’époque étaient reconnaissables à tout œil de marin. Hors quelques rares « packets » atteignant huit cents tonneaux, c’étaient presque tous des trois-mâts francs de quaire cents tonneaux au plus. La construction avait changé depuis le début du siècle. La coque, de chêne massif toujours, s'était faite moins ventrue et plus effilée. Le gaillard d’arrière et ses sculptures avaient disparu : les seuls restes de décoration étaient la belle cariatide qui soutenait le beaupré, et la ligne blanche ou crème qui figurait une rangée de
sabords et tranchaït sur le noir de la coque. Les navires américains avaient des mâts principaux plus courts et plus trapus que ceux d'Europe, tandis que leurs mâts de hune et de perroquet semblaient presque démesurés. Ils portaient une surface de toile énorme : aux voiles carrées s’ajoutait toute une gamme de focs, de voiles d’étai, de brigantines et de bonnettes ; cette particularité, jointe à l’habitude téméraire des capitaines yankees de naviguer toutes voiles dehors, jusqu’à faire grincer tout leur gréement, rendait ces navires plus rapides que tous leurs rivaux européens. Quant aux aménagements intérieurs, ils avaient aussi des traits spécialement américains. Si, sur les « packets », les passagers de cabine trouvaient un Juxe qualifié d’extravagant, pouvaient descendre un escalier d’acajou à rampe de cuivre, et, dans une « grande cabine » à longue table, s’assembler cérémonieusement pour dîner, sous le balancement des lampes à huile, les logements des équipages, et ceux des émigrants, étaient partout les mêmes, et partout manquaient du confort le plus modeste. Dana décrit ainsi le gaillard de l’Alert :
« Nos quarts passés en bas n'étaient pas plus variés que nos quarts sur le pont. Tout lavage, toute couture, toute lecture étaient abandonnés, et nous ne faisions rien que manger, dormir, et faire notre quart, menant ce qu’on peut appeler une vie de cap Horn. Le gaillard d’avant était trop peu confortable pour qu’on püût y veiller ; et chaque fois que nous étions en bas, nous étions dans nos hamacs. Pour empêcher la pluie et l’eau de mer qui venaient s’abaître sur le pont, de s’engouffrer en bas, nous étions obligés de tenir l’écoutillon fermé, si bien que le gaillard était à peu près imperméable à l'air. Dans ce petit trou humide et suintant, nous étions tous logés,
« dans une atmosphère si viciée que notre lampe, pendue aux baux « dans le centre du gaillard, brûlait parfois d’une lueur nettement « bleue, au milieu d’un halo d’air empesté ’. »
Quant aux émigrants, lorsque le navire en transportait — comme celui où navigua Melville — ils étaient entassés, à plusieurs centaines, dans un entrepont long de vingt mètres, et haut de deux à peine ; et ils disposaient là d'aménagements de fortune, installés selon les besoins par le charpentier, qui faisait aussi fonction de commissaire et de médecin.
Le capitaine yankee, rasé de frais, aussi capable d'offrir la main aux passagères que de faire sentir aux matelots la vigueur de ses poings, le premier lieutenant, jeune, athlétique, et particulièrement chargé de maintenir l’équipage dans le devoir, sont des types que les romans maritimes ont rendu classiques. En fait, la discipline était plutôt rude, et le chat à neuf queues, bien que d’un usage assez rare, y demeurait réglementaire. Il semble pourtant que les littérateurs se soient apitoyés à l’excès sur lies souffrances des équipages. A n’en pas douter, il y eut des capitaines arbitraires et tyranniques. Mais — Dana nous en donne le témoignage formel — beaucoup furent des hommes de valeur, trop habiles pour exercer des brimades inutiles. La vérité est que, surtout dans l’Atlantique Nord, ils avaient affaire à des subordonnés peu maniables. Sans doute on trouvait encore quelques échantillons du robuste marin de la Nouvelle Angleterre, propre, coque, fier de ses tatouages artistiques, et de son chapeau de toile cirée à long ruban, capable également d’exécuter les nœuds: les plus savants, et de scander la manœuvre au moyen d’une chanson de bord lancée à plein gosier. Mais de plus en plus les navires étaient armés par des individus de toutes les races, racolés par des agents sans scrupules dans les tavernes des ports européens. Beaucoup avaient fait de la prison, étaient d’une amoralité absolue, et n’obéissaient, en grommelant, que pour éviter la barre d’anspect ou le cabillot. C’est au milieu de gaillards de cette espèce que Melville, « fils de gentleman », allait faire son premier voyage.
La vie à bord, fastidieuse pour les passagers de cabine, dont les distractions étaient rares et l’estomac mal assuré, effroyable pour les émigrants, entassés sans hygiène et n'ayant d’autres vivres que ceux qu’ils apportaient, était dure aux marins. Treuil, guindeau, barre du
1. Dana (R. H.). Two Years before The Mast ed. Macmillan, New-York, 1920, p. 379.
gouvernail, se manœuvraient à la main. La manie qu’avaient les capitaines de profiter du moindre souffle d’air obligeait sans cesse leurs hommes à grimper dans la mâture par tous les temps, pour ferler ou déferler l’une ou l’autre des voiles. Pour obéir au principe disciplinaire qui interdit de laisser jamais l’homme inactif, les officiers veillaient à ce que chaque matelot, hors les heures où, « en bas » il ravaudaït ses hardes ou sommeillait, fût sans cesse occupé à laver, frotter ou réparer. Les rêves de jeunesse qui avaient eu tant de part dans la décision de Melville devaient lui causer une déception cruelle.
En même temps qu'il entendait l’appel de la mer et sentait la séduction des navires, Melville était attiré vers les pays lointains. Les rêves d’exotisme d’un jeune Américain de bonne famille, habitué des l’enfance à entendre vanter les raffinements de l’Europe, se tournaient évidemment vers le vieux monde. La perspective de connaître l’Angleterre, d’où les siens étaient issus, et que son père lui avait peinte comme la terre d’élection des gentlemen, dut faire battre le cœur de Melville. Il devait voir pourtant bien peu de l’Angleterre, et ce peu n’était pas de nature à laisser intact son enthousiasme.
Ce n’était pas, en effet, l’Angleterre des domaines seigneuriaux qu'il devait voir, ni celle des clubs aristocratiques de Pall Mall. IL allait séjourner six semaines en tout, dans le Liverpool fiévreux de 1837, ville de croissance hâtive où se méêlaient éti ingement des fortunes récentes et de sombres misères !, Ce n’était plus le Liverpool pittoresque de 1800, qui avait enchanté Allan Melville. Des gravures qui rappellent cette époque heureuse, l’une montre la vieille douane crénelée, baignée par le flot où passent des barques à voile ; une autre figure le « Vieux Dock », creusé, si lon peut dire, en pleine rue, et contenant un vaisseau de haut bord dont les vergues touchent presque les belles maisons du quai ; d’autres encore, la taverne médiévale, ou le château flanqué de grosses tours rondes. Et les guides à l’usage des voyageurs d’alors achèvent de nous émouvoir lorsque