‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 30 sur 327 · Moss, op. cit · texte numérisé non relu

Moss, op. cit

Sur les faits eux-mêmes de son voyage, on sait relativement peu de chose. La source presque unique qui puisse, à lheure actuelle, nous renseigner, est Redburn, son troisième livre, écrit douze ans plus tard, en 1849. D’après cet ouvrage, qui se donne pour une peinture fidèle, Melville, âgé de dix-sept ans, aurait quitté Lansingburgh à peu près sans argent, vers la fin du printemps de 1837. Après avoir descendu PHudson, par temps gris, il aurait trouvé à New-York, par l'entremise d'un ami de son frère, un embarquement sur un « regular trader », prêt à partir pour Liverpool, et qu’il baptise Highlander. Les quelques jours passés à New-York auraient été sombres, le départ et l’accoutumarnce à la vie de bord difficiles. Le capitaine, qu’il nomme « Riga », était en apparence l'homme du monde le plus avenant, en réalité le tyranneau le moins scrupuleux. De tous les matelots, un certain « Jackson », hideux, chétif, méchant, mais exerçant un inexplicable ascendant sur l’équipage, est celui qui a le plus frappé Melville. Celuici semble s'être assez tôt habitué à la mer et à la rudesse de la vie du bord. Maïlhabile et douillet au début, il nous laisse entendre qu’à la fin, il grimpait sans hésiter au faîte de la mâture, et vivait à peu pres ex bonne intelligence avec ses camarades et ses chefs. Il passa, nous dit-il, six semaïnes à Liverpool, peu occupé, prenant avec ses compagnons ses repas dans une auberge de matelots, et circulant beaucoup dans la ville. Au cours d’une promenade à la campagne, la rencontre sans lendemain de frois jeunes Anglaises aurait vivement

impressionné les dix-sept ans de Melville, et Jui auraït laissé bien des

regrets. Peu avant le départ, il aurait fait la connaissance d’un jeune Anglais trés beau, visiblement issu d’une famille riche et brillante, mais ruiné, et cachant apparemment quelque secret peu avouable. A cet ami quelque peu inquiétant, il donne le nom de Harry Bolton. Harry Paurait emmené à Londres pour une fugue si rapide qu’il aurait vu seulement de la capitale une demeure au luxe bizarre, qui pourrait bien n'être qu’un mauvais lieu. Puis, ce fut le retour sur le Xighlander, surchargé, cette fois, d’émigrants. Harry Bolton, contraint de quitter Angleterre, était à bord comme matelot, et sa gaucherie, sa délicatesse, en faisaient un souffre-douleurs. Des calmes auraient retardé le navire, et la fièvre aurait fait des ravages parmi les émigrants. L’arrivée à terre, précédée de la mort dramatique de Jackson, aurait été

mélancolique, et Melville, rentrant d'urgence à Lansingburgh, aurait quitté le cœur serré Harry Bolton qui, quelques mois plus tard, devait, sur un baleinier, trouver une mort tragique.

Tels sont les faits qu’on peut tirer du livre. La question est de savoir si on peut les admettre sans critique. On l’a fait le plus souvent jusqu'ici, et on a cru Melville à peu près sur parole. M. Weaver, en 1921, accordait à Redburn une créance complète, doutant seulement de l’épisode de Harry Bolton, qui lui semblait un hors-d'œuvre et inventé de toutes pièces’. Depuis, au cours d’une conversation, M. Weaver nous a déclaré qu’il avait changé d’opinion ; comme les autres, l’épisode de Londres lui semblait véridique : le fait même qu’il forme une verrue dans un ouvrage qui, par ailleurs, témoigne d’un souci manifeste de composition, est un signe de sa réalité. Pour nous, d’après ce que nous savons des aventures ultérieures de Melville, il nous semble qu’il était assez dans sa nature de se lier étroitement avec un personnage un peu étrange comme cet Harry Bolton. Bon physique délicat et ses boucles brunes rappellent « Toby », céiébré dans Typee, son passé mystérieux évoque celui du Dr Long Ghost que l’on trouve dans Omoo. Quant aux autres personnages, ils sont si vivants, bien que peut-être leurs traits aient été accentués, qu’on a peine à douter de leur réalité. Jackson et le capitaine Riga ont sûrement été peints sur le vif. Pour les scènes de bord, les descriptions de New-York et de Liverpool, il suffit de les comparer avec des récits d’autres voyageurs contemporains pour s'assurer de leur fidélité ; et leur accent personnel nous convainc qu’elles ont été vécues. Cependant, il nous paraît excessif d'accepter point par point tous les dires de Melville. Ses autres romans « réalistes », Typee, Omoo, White Jacket, ont pu être confrontés avec des documents extérieurs. On s’est rendu compte que, sans précisément altérer la vérité, il n’était pas incapable de l’embellir quelquefois. N’est-il pas vraisemblable qu’il ait, comme dans Typee, modifié dans Redburn certaines durées, que les traversées aient été en réalité plus courtes, le séjour à Liverpool moins prolongé ? La famine à bord, la maladie parmi les émigrants, n’ont-elles pas aussi été exagérées ? A en croire Melville, ces malheureux auraient péri par douzaines, et, à New-York, le navire, astiqué à neuf, aurait passé devant la Quarantaine sans qu’elle se douiât de l’épidémie. Il semble bien que les choses aient dû être moins tragiques. On ne sera fixé, en tout cas, que le jour où un chercheur

1. Weaver, pp. 106-107. Conversation avec Mr Weaver, septembre 1935.

aura identifié le Highlander et retrouvé son journal de bord. La tâche n’est certainement pas impossible.

Au lotal, nous croyons qu’on peut se fier à Redburn pour suivre, d’un peu loin peut-être, mais sans risquer de s’égarer, la trace de Melville au cours de son voyage. Seuls les noms véritables demeurent cachés, et l’importance relative des divers incidents a pu être modifiée. C’est une lacune qui sera sans doute comblée. Mais les problèmes posés sont au fond minimes. Il serait douteux que leur solution modifiât beaucoup ce que nous savons.

Plus intéressante, au reste, que la suite matérielle des faits, est l'impression que Redburn nous fournit du jeune Melville. Il importe pourtant de montrer quelque prudence avant d'accepter cette image comme un portrait tout à fait fidèle. D'une manière générale, l’homme, après douze ans, ne peut que reconstituer de son mieux l’état d'esprit de sa prime jeunesse. En outre, Redburn vint à un moment où son auteur, sortant de la longue et parfois douloureuse méditation de Mardi, ne pouvait songer sans un mépris mal dissimulé au pauvre enfant naïf qu’il avait été, sans une condamnation impitoyable au monde que ses déceptions accumulées lui avaient appris à connaître. Il a donc pu, inconsciemment, exagérer l’innocence et les désillusions de son héros. Mais, ceci dit, on peut reconstituer avec vraisemblance, d’après Redburn, l’état d’esprit du jeune homme au départ, et le changement que ce voyage apporta en lui.

Melville était parti enfant sensible, confiant en l’affection familiale, comme le prouvent les adieux émus à sa mère et à ses sœurs. Il était encore fier de l'ancienneté de sa famille, et de « son oncle le sénateur ». Il était pieux, de la piété traditionnelle de son père et de sa mère. Il avait horreur de l’alcool, du tabac et du blasphème, et se croyait tenu de marquer ouvertement son aversion. Il était plein d'illusions sur l’aventure, le voyage et l’exotisme ?. Il était prêt à aimer, souvent sans aucune prudence, ceux qui savaient le séduire. I1 ne soupconnait pas, enfin, la méchanceté totale, gratuite, éhontée, qui était celle des hommes, et que le milieu familial lui avait si bien dissimulée.

Ce voyage ne dissipa pas encore ses illusions sur la tendresse fami-

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