‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 34 sur 327 · partie de votre Etat dans ses limites · texte numérisé non relu

partie de votre Etat dans ses limites

« L'homme auprès duquel je suis maintenant domicilié est une par-

faite personnification du caractère yankee, étant malin, hardi et « entreprenant, se comportant avec les airs de bravade du vrai répu- « blicain, aussi hospitalier que l « hôte > de Chaucer, parfaitement & franc dans l’expression de ses sentiments, et il aurait aussi vite < fait de vous traiter d’imbécile ou de coquin, s’il le pensait, que « de boutonner son gilet. Il à élevé une famille de neuf garçons « et trois filles, dont cinq sont mes élèves, et tous ils gîitent ensemble « dans les bois comme autant de renards :. »

La lettre continue par des remerciements adressés à l’oncle au sujet d’un envoi de livres, et notamment d’un ouvrage pédagogique, que le jeune homme déclare avoir lu avec application, et qu’il discute avec le plus grand sérieux.

Cette lettre, on le voit, nous donne des renseignements abondants, non seulement sur la condition de Melville, mais même sur ses intentions. Il appelle l’enseignement « sa vocation » : signe, apparemment, qu’il entendait, à ce moment, lui consacrer sa vie. Et tout le zèle qu’il met à parler de sa méthode, de ses efforts, de ses vues sur l’éducation, prouve qu’il s’appliquait à sa tâche de toute son âme, et ne pensait plus à la mer. Mais il est caractéristique de savoir que dès cette époque — il avait dix-huit ans — il employait une part de son temps à lire et une autre à écrire. Il est probable qu’il se voyait, dans l’avenir, menant l’existence du professeur écrivain telle qu’on la pratiquait sous les ombrages de Harvard, et qu’il avait définitivement renoncé à la mer. En tout cas — et l’année suivante on en aura la preuve décisive — il commençait à songer à la gloire littéraire. Mais plus important encore peut-être est l’aperçu que la lettre

4. G. L. C. H. Melville à Peter Gansevoort, 31 décembre 1837.

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nous donne du caractère et de l’humeur de Melville. Le découragement des années précédentes, de l’été dernier surtout, a disparu. Il n'y à, dirait-on, rien de commun entre ce jeune instituteur enjoué et sûr de soi, et le pauvre Redburn que nous avons vu rentrer tout endolori au triste foyer familial. Pourtant, le caractère lui-même n’a pas vraiment changé. L’orthographe plus que maladroite, le style distingué, les allusions à la « méthode mise au point » et à « l'expérience acquise » font sourire. Mais on devine toujours le profond sérieux que toute sa vie Melville dissimulera tant bien que mal. La candeur de ses réflexions montre que le jeune homme reste exposé à bien des déboires. On peut tenir pour certain que, le jour où sa belle assurance s’écroulera devant les réalités, les souffrances anciennes se réveiileront pour rendre plus aiguë la désillusion nouvelle.

On ignore combien de temps dura la passion de Melville pour l’enseignement, et même jusqu’à quelle date il demeura instituteur. En fait, rien ne permet de supposer qu’il ait abandonné cette profession avant l’été de 1840. En tout cas, elle ne devait pas l’occuper tout entier, car il semble que dès le milieu de 1839 il ait réalisé, en partie au moins, ses projets littéraires. Deux coupures jaunies de The Democratic Press and Lansingburgh Advertiser figurent en effet dans ses papiers. L’un- est daté du 4 mai 1839 ; l’autre, dont la fin manque, du 18 mai de la même année. Sur l’une comme sur l’autre est tracée, d’une encre maintenant décolorée, la signature manuscrite de Melville. On peut donc ies lui aîtribuer avec une certitude presque absolue, et c’est à bon droit que M. Weaver les a fait figurer dans les « Œuvres Complètes » 1. Ce sont des essais comme Île public d’alors les aimait, qui ont l’aspect de confidences et ne sont sans doute que fantaisies. L’un est une lettre à un ami plus âgé. Le signataire déclare qu’obéissant aux conseils de son ainé, il s’est persuadé de sa propre beauté et de son propre esprit ; la jalousie des lourdauds et la popularité auprès des belles sont venues lui montrer la justesse de ses prétentions. Désormais; le jeune homme est sans cesse entouré d’un cercle de beautés. Or, qui ne sait que Lansingburgh

1. St. Ed., t. XIII, pp. 382-399. Le second fragment est incomplet. Il semble que le D' Murray en ait maintenant retrouvé la fin.

est le lieu de la terre où les jeunes filles abondent le plus ? Et nous voyons le portrait des trois plus belles, parées encore de louanges hyperboliques. L'autre fragment nous présente une espèce de rêve. L'auteur médite étendu au bord d’une rivière, quand une messagère voilée laisse tomber un billet à ses pieds : c’est un rendez-vous. Sans hésiter, il part et cherche à rejoindre la figure mystérieuse, qui semble se rire de ses efforts. À sa suite il pénètre dans un bois, et atteint une clairière où se dresse une demeure étrange et déserte. La messagère alors fait signe au jeune homme d’approcher : elle monte avec lui dans une nacelle qui les emporte au faîte de la maison. Par un balcon, ils pénètrent dans une pièce somptueusement meublée à l’orientale ; sur une ottomane, est étendue la plus belle femme qu’on puisse rêver. L'auteur met, comme il se doit, un genou en terre, et entame un compliment : la malheureuse déchirure du papier ne nous laisse pas deviner la suite.

Ces deux fragments, même si leur authenticité n’est pas mise en doute, n’ont qu’un intérêt biographique assez vague. Ils semblent prouver, sans doute, que la beauté féminine tenait une place assez grande dans les rêveries du jeune Melville. Mais on a trop limpression qu’il développe de son mieux un thème brillant pour attacher une grande importance à ses prétendues confessions. On se bornera, de ce point de vue, à constater qu’il a dû lire déjà beaucoup. Les deux morceaux sont semés de citations, d’allusions iittéraires, amenées par l’évident souci de montrer au public élégant de Lansingburgh, que le chroniqueur a des lettres. Et le choix de ces lectures est caractéristique : Shakespeare est un peu cité, mais les favoris sont Burton, le « gentil Coleridge », et, avant tous les autres, Thomas Moore, dont l’orientalisme fade semble avoir émerveillé le jeune homme. Si on peut, de ces fragments, tirer une indication claire, c’est celle du goût « distingué » qu’il avait acquis tant à l’'Academy que « dans les encoignures profondes de la bibliothèque élégante et délicatement composée de son père ». Artistiquement, les deux essais sont faibles. Dans ces chroniques élégamment ennuyeuses, qui accumulent pour ne rien dire des phrases harmonieusement balancées, on ne peut guère prévoir la plénitude et la maîtrise de Moby Dick. Et pourtant il semble qu’on trouve, naïvement étalés dans ces tentatives d’un débutant, des défauts dont l’artiste, même à son apogée, ne se défera jamais tout à fait. Melville arrivé à l’âge d’homme n’eut d’ailleurs que mépris pour ces premiers essais. Et c’est à eux et à leurs pareils qu’il songe dans Pierre, quand il parle avec une amère

dérision de leur « goût parfait » et de leur « morale irréprochable ». Et cependant, il n’est guère vraisemblable qu’il ait alors écrit autant qu’on le eroirait à lire ce passage de Pierre, où il évoque les premières <ffusions de son héros :

€ On en trouvait partout dans la maison : elles donnaient bien < du mal aux bonnes qui voulaient balayer ; elles servaient pour <« allumer le feu ; et sans cesse il en volait par les fenêtres et sous < les portes, et jusque dans la figure des gens qui passaient près du < manoir :. »

Mais il est certain que Melville alors se croyait du talent, et men était pas peu fier. Pour reprendre une comparaison qu’il a faite luimême, ces premières productions étaient comme « les stériles qui <ouvraient d'immenses carrières de marbre ? ».

Grâce à l’enseignement, où aux lettres, où à leur harmonieux mélange, il semble donc que Melville ait connu, en 1838 et 1839, un renouveau d’optimisme. D’où vient donc que sans que noüs ayons, d’avance, le plus petit soupçon d’un drame intérieur, nous le voyions s'enfuir au cœur de l’hiver, pris d’une résolution désespérée, pour entreprendre le plus long, le plus dur et le plus périlleux des voyages ? En effet, dix-huit mois à peine après avoir écrit ces fragments, Melville s’embarquait à New Bedford comme matelot sur un baleinier. On a expliqué ce départ comme une fantaisie de gamin romanesque qui, à la suite d’une lecture, rêve tout à coup d’horizons lointains, et va s’enrôler sur le premier navire qui passe. Stedman, plus précis, attribue même le départ imprévu de Melville à la lecture qu’il aurait faite de Two Years before the Mast, qui venait alors de paraître. Cette hypothèse est vraiment simple. Melville avait vingt et an aps. Il avait, trois ans plus tôt, fait l'expérience de la navigation, et en avait appris les rigueurs. Il savait pourtant, à son départ, qu’il entreprenait une tâche infiniment plus rude : seul un désespoir soudain et absolu peut expliquer sa décision. Il faut admeïtre que, dans la seconde partie de 1840, il ait tout à coup senti son optimisme s’effondrer, et qu'il soit parti ulcéré, peut-être sans idée de retour. Mais

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