SUR UN BALEINIER
Si importante fut toujours la pêche sur les côtes de la Nouvelle- Angleterre qu’à l’époque coloniale on nommait couramment les négociants du pays « L’Aristocratie de la Morue : ». Si les Pèlerins choisirent le Cap Cod comme lieu d’établissement primitif, ce fut pour l'abondance du poisson qu’on trouvait dans les eaux voisines. L’histoires des pêcheries américaines du littoral nord-atlantique se lit comme le plus passionnant des romans d’aventures.
Mais, à ces hardis pêcheurs, une proie plus profitable que le haddock et la morue, plus redoutable aussi, ne devait pas tarder à s'offrir ; de bonne heure, ils furent tentés par la fructueuse capture des cétacés. Nombreux sont les genres et les espèces qui se rangent sous ce nom général. La répartition moderne en deux sous-ordres est sans doute la plus simple : il existe des cétacés munis de dents, dont le type est le cachalot, d’autres pourvus de fanons, dont le modèle est la baleine franche *.
Cette dernière mesure couramment vingt mètres. Sa bouche présente une série de plaques de corne qui, tombant du palais en lignes paral-
1. ,, The Exciting Story of New England Fishery ”, dans The Progressive Grocer, New-York, 8 p. ill., novembre 1934.
2. Sur les Cétacés, voir dans l’Encyclopaedia Britannica, éd. 1928, les articles de Sir Francis Harmer : Cetacea, Whale, Sperm-Whale, Blubber, Whale oil, Sperm oil, Spermaceti, Ambregris, Whalebone.
Aussi : Chamber’s Encyclopedia.
Jenkins (James T.). Whales and Modern Whaling, Londres, 239 p. 22 cm.,
Cambridge Natural History, vol. X, par Beddard (F. E.), Londres, 1909.
lèles, pendent au-dessus de la mâchoire inférieure. L'animal en chasse garde la bouche ouverte, laisse entrer l’eau et le fretin, puis soudain ferme les mâchoires. L'eau est évacuée, mais le poisson retenu par les fanons. L'animal ne peut d’ailleurs avaler aucune proie un peu grande, et sa mâchoire n’est pas très redoutable. Le corps de Ja baleine est entouré d’une couche de lard dépassant parfois quarante centimètres, qui lui sert à la fois d’isolant, de réserve de nourriture, de protection contre la pression des eaux. Il se termine par une queue puissante, qui est son arme principale. Les baleines, arctiques ou antarctiques, trouvent dans les mers polaires une nourriture abondante, mais chaque année, à l’époque de la reproduction, elles effectuent un périple dans la zone équatoriale, où elles attendent que leurs petits soient aptes à supporter les grands froids. La chasse à la baleine franche aisée par comparaison, se pratique surtout dans l'Atlantique Nord. Elle est fort profitable : l'animal peut donner une tonne et demie de fanons, dont on faisait autrefois corsets et parapluies, et dont on fait encore des brosses industrielles. En outre, le lard, convenablement travaillé, fournit plus de deux cents barils d’une huïle grasse, employée autrefois pour Péclairage, et d’où l’on extrait maintenant la sitéarine.
Le cachalot peut atteindre vingt-cinq mètres. Sa tête énorme — le tiers de la longueur totale — est armée de dents redoutables, qui lui permettent de broyer sans peine une embarcation, et de dépecer les pieuvres et les seiches gigantesques qui sont la nourriture habituelle du monstre. Cette tête a une forme très particulière : au-dessus du crâne est une sorte d’immense réservoir, protégé par une véritable muraille de peau très dure, et qu’emplisseni une cire liquide, différente de l'huile des baleines franches, et une substance cireuse nommée spermaceti ou blane de baleine. Le cachalot est entouré d’une couche de lard plus mince que celle de la baleine, et se termine également par une terrible queue. Le cachalot, d’origine antarctique, vient, lui aussi, chaque année sur l'Equateur ; il voyage en troupeaux très nombreux et c’est pendant sa « saison de la ligne » que les baleiniers du xix° siècle le chassaïient le plus souvent. Cette chasse était infiniment dangereuse : le cachalot dispose de sa mûchoire pour broyer, de son front pour défoncer, de sa queue pour balayer. Sa seule faiblesse est sa vue, qui ne lui permet de voir que derrière et sur les côtés. Mais cette chasse était la plus profitable de toutes. La cavité de la tête et le lard peuvent donner de cent à cent cinquante barils d’une huïle recherchée autrefois comme huile à
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brûler, aujourd’hui comme lubrifiant ; de cette cire on peut extraire environ une tonne de spermaceti, produit jadis réputé souverain par les médecins, puis dont on fabriqua des chandelles de luxe et dont on {ire maintenant divers cosmétiques. Enfin l'animal sécrète fréquemment une substance grasse et dure, à l’odeur agréable, l’ambre gris, qui était autrefois fort employé en médecine, et qui a gardé toute sa valeur pour la parfumerie. Le profit de cette chasse était tel, que les gens de la Nouvelle Angleterre en acceptaient les terribles
Les Indiens’ avsient donné l’exemple aux premiers colons : ils
se lançaient sans crainte, dans leurs légères pirogues, à la poursuite des baleines aperçues du rivage, les tuaient et hslaient la carcasse sur la grève. Les colons les imitérent : dés 1690, un habitant de Nan-
tucket, voyant passer un troupeau de baleines, s’écriait : € La mer
sera nos verts pâturages ! > Ils débutérent en se lançant en chasse,
£ux aussi, sur leurs frêles bateaux de pêche. Le gibier se faisait rare,
“ils durent aller plus loin, et leurs bateaux se firent plus résistants.
| Au début du xvur siècle, les ports de la Nouxelle-Angleterre, et, avant
fous, Nantucket, armaient de gros sloops conduits par une quinzaine . d’hormes, et munis de deux baleinières. Le lard était mis tel quel en 3 barils, la carcasse accrochée aux flancs du bateau, et ramenée à terre au milieu d’une effroyable puanteur. La baleine se fit plus farouche : on dut aller la chercher jusque dans l'embouchure du Saint-Laurent, © + RP aux côtes du Groenland au Nord, aux Açores et au Brésil au Sud. 11 fallut traiter le lard à bord, et agrandir les navires pour
. Sur l’industrie baleïniére en Amérique :
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É DÉS {Ch. E.). The Tole of our Merchant Ships, 375 p., ill, New- York, 1924.
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y loger une fournaise, On utilisa des bricks et des trois-mâts francs de faible tonnage. A la veille de la Révolution, Nantucket armait cent cinquante baleiniers de ce genre. La guerre porta un rude coup à l’industrie baleinière, car les frégates anglaises firent aux pêcheurs une chasse impitoyable. Mais Nantucket se releva vite. La paix signée, un baleinier de l'ile, venu vendre son huile, arbora le premier les couleurs « rebelles » dans le port de Londres. A cette époque les baleiniers avaient découvert les grands lieux de chasse du Pacifique. C’est alors surtout qu’ils se mirent à poursuivre de préférence le redoutable cachalot. C’est le début de l’âge qu’on peut dire classique. Pendant trois quarts de siècle, les baleiniers d'Amérique, distançant de très loin leurs rivaux d’Angleterre ou du Nord de l’Europe, allaient doubler le cap Horn, courir du bas en haut de la côte du Chili, relâcher aux Galapagos, aux Marquises ou aux Hawaii, gagner les côtes du Japon, parfois même la mer de Behring, et revenir par le cap de Bonne-Espérance, leurs soutes pleines à craquer après un voyage de trois à cinq années. Les humbles baleiniers américains ont fait autant peut-être pour l’exploration du Pacifique, que les coûteuses expéditions navales des Krusenstern, des Beechey et des Dumont d’Urville. La guerre de 1812 n’interrompit qu’un moment leur activité : ce fut la guerre de Sécession qui la ruina pour toujours. Les ravages des corsaires du Sud (le Shehandoah coula lui seul, vingt navires baleiniers) furent l’occasion de cet arrêt. Mais la rareté croissante de gibier d'une part, la découverte de succédanés moins coûteux de l’autre, en furent les causes véritables. De 1865 à 1900, la chasse aux cétacés n’eut plus que de faibles restes d’activité. Elle a repris depuis, sous une forme industrielle et sans gloire. Mais la véritable chasse, ceile des harponneurs dont la hardiesse nous confond aujourd’hui, n’est déjà plus qu'un souvenir.
au contraire en pleine vigueur. Une ville comme New-Bedford, au Sud du Massachusetts, une île comme Nantucket, isolée à une centaine de kilomètres au Sud-Est, vivaient tout entières de la chasse. Les maisons basses de Nantucket comportaient toutes une plate-forme d’où l’on guettait l’arrivée des navires baleiniers. On ne voyait presque pes d'hommes dans les maisons, mais les conversations, dans ces
salons décorés de trophées en os de baleine n'étaient que de barils d'huile et de harponnages heureux. Comme les navires étaient généralement le bien commun d’une foule de petits associés, comme les officiers, les marins et les artisans mêmes étaient payés par l'abandon d’une part, la ville entière s’intéressait à chaque navire.
Ces navires étaient alors des trois-mâts barques ou goélettes massifs, de trois à cinq cents tonneaux, très caractéristiques. Leurs membrures étaient trapues, leurs bordés épais, leur solidité presque à toute épreuve : on en cite qui durèrent jusqu'à quatre-vingts ans. Ce n'étaient pas des navires rapides, mais ils étaient merveilleusement marins, et la capacité de leur coque ventrue était surprenante. Destinés à naviguer presque sans relâche, ils emportaient tout ce dont un navire a besoin pendant plusieurs années : vivres, outils, pièces de rechange, matériel complet de réparations, portant aussi tout ce qu’il fallait pour traiter le produit de leur chasse : des barils démontés dans les cales, et, au milieu du pont, une bizarre fournaise de brique, les « try-works », où l’on chauffait le lard pour en extraire l’huile ou la cire. Le pont était en outre encombré de baleinières — cinq au moins — accrochées à de massifs porte-manteaux. Les trois mâts courts étaient tous terminés par des nids de pie, où sans arrêt des hommes devaient guetter. Le baleinier se reconnaissait de loin, car il ne ressemblait à aucun autre type de navire.
L’équipage non plus n’était pas ordinaire. Au début, des hommes de Nantucket ou de New-Bedford le composaient entiérement. A l’époque de Melville, seuls les officiers — un capitaine et trois lieutenants ou patrons de baleinières — étaient encore des hommes de la côte. Le reste — trente ou quarante hommes, c’est-à-dire, outre l'équipage proprement dit, l'armement de trois baleinières au moins — était un extraordinaire ramassis de toutes les races. On y trouvait des campagnards de l’intérieur ou des fils de famille égarés ; on y voyait des Indiens, des Portugais, des nègres, des Polynésiens. C’est parmi les Indiens et les Canaques que se recrutaient surtout les harponneurs, qui étaient des espèces de bas officiers. Ces équipages étaient à peu près capables de tout ; aussi la discipline du bord était-elle plus rude que partout ailleurs. « Un mot, un coup de poing »: c'était la règle. On comprend que les désertions, les rixes, les mutineries, aient été fréquentes dans un voyage de plusieurs années. La réputation des matelots baleiniers était franchement détestable.
Dès le départ, bien loin des lieux de pêche habituels, les trois guetteurs étaient à leur poste dans les trois nids de pie. Quand, souvent après des mois, un des guetteurs apercevait un cachalot ou une baleine, il lançait le cri fameux : « There she blows ! » Alors te navire faisait force de voiles jusqu'à un mille de l'animal, puis trois baleinières étaient mises à l’eau. C’étaient des embarcations de neuf mètres, sans creux, et dont l’avant et l’arrière étaient également effilés. Le lieutenant ou patron gouvernait de l'arrière avec un long aviron. Cinq rameurs souquaient de toutes leurs forces, celui de l’avant étant le bas officier ou harponneur. La baleinière tâchait d'arriver à proximité de da bête, mais hors du champ de sa vision. Si la manœuvre manquait, le cétacé plongeait et disparaissait. Sinon, le harponneur dressé à la proue de l’embarcation attendait le mot du patron : « Give it to him ! » et, le harpon, tranchant comme un rasoir, allait se ficher dans le cou de la bête, entraînant avec lui deux cents brasses de câble léger. L’animal affolé plongeait le plus souvent à de grandes profondeurs ; mais le câble le reliait à l’'embarcation, qui suivait de son mieux les déplacements du monstre. Et quand ül remontait enfin pour respirer, les hommes se halaiïient jusqu’à lui pour l’aborder de flanc. Le patron alors, avait pris la place du harponneur : à lui revenait l'honneur de frapper de sa lance le coup mortel au cœur ou aux poumons. Il est aisé d'imaginer les dangers de cette chasse. Tantôt l’animal faisait tête, et de sa mâchoire écrasait l’embarcation, d’où les bommes sautaient à grand’peine ; tantôt, de sa terrible queue, il faisait sauter la baleinière dans les airs ; tantôt, il entraînait la barque pendant des milles et des milles, hors de la vue du navire qui errait à sa recherche. Tantôt même, le cachalot furieux, s’en prenait au navire, et, chargeant de tout son poids, essayait de foncer, de son gigantesque front, les flancs de bois du voilier : ainsi sombrèrent, au début du xrx° siècle, l’Essex et l’Ann-Alexander.
Une fois la bête frappée à mort, après d’ultimes et terribles sauts, le navire s’approchaïit du cadavre qu’on arrimait le long du bord par une chaîne passée autour de la queue. Alors commençait le découpage. Un trou était percé près de l’œil ; on y passait l'énorme crochet terminant un câble qu’on halait du pont, au moyen d’un palan fixé à la pomme du mât. Le lard, arraché, se détachait. Deux hommes