Id., p
sât à rien dire de sa vie. Mais il avait de longs accès de mélancolie, et s’il savait sourire, de manière parfois incisive, nul ne l’avait jamais vu rire. Il était actif, prompt à la colère, et en toutes circonstances il faisait preuve d’une énergie farouche. Son milieu d’origine, dont il faisait mystère (il ne disait même pas son vrai nom) était évidemment fort différent de celui des autres matelots. Melville se sentit attiré vers lui. A bord ils étaient déjà camarades, et maintes fois ils avaient passé les heures des quarts à causer, à chanter, à raconter des histoires. C’est semble-t-il, à Nuku-Heva, que l’amitié devait surtout se développer, et c’est là qu’elle devait finir. Au moment de déserter, Melville fut pris soudain du désir d’un confident, et c’est à Toby qu'il s’adressa. Pendant l’escapade, ils partagèrent les mêmes peines ; épuisé, Melville admirait la souplesse de Toby. Si son compagnon se fâchait, ou s’il déraisonnait, il lui marquait une indulgence affectueuse. Les deux jeunes gens, nous le verrons bientôt, atteignirent la vallée des Taïpi encore presque sauvages. La compagnie de Toby éclaira les débuts de la « captivité >» de Melville, mais bientôt, il s’échappa. En réalité, son départ offrait les apparences d’un abandon. Mais Melville, dans son affection, crut qu’il avait péri. Et sans aucun doute il souffrit, jusqu’à ce que d’autres amis vinssent prendre dans son cœur la place de Toby !.
Quand, en 1846, Melville fit paraître Typee, le roman tomba sous les yeux d’un commerçant de Buffalo nommé Richard Tobias Greene, qui, stupéfait, écrivit une lettre ouverte au journal local, le Buffalo Commercial Advertiser. C'était Toby qui, ayant perdu toute trace de Melville, découvrait ainsi que son ancien ami vivait toujours. Il expliquait son départ, certifiait l’authenticité du roman, et demandait au directeur du journal de lui procurer l’adresse de Melville. Des lettres s’échangèrent, qu’on tâcha de faire aussi affectueuses que possible. Le récit de Toby fut publié par Melville, en épilogue dans les éditions suivantes de Typee. Toby envoya à Melville une boucle de ses cheveux et un daguerréotype. Puis les lettres s’espacèrent, devinrent de plus en plus conventionnelles. Peut-être Melville ne parvint-il pas à croire tout à fait aux explications trop simples de Toby. Peut-être seulement trop de cendres couvraient-elles ses sentiments anciens pour qu’il pût les ranimer : avec celui qu’il avait vivement aimé, il n'eut plus que de lointaines et banales relations. Il ne le revit jamais ?.
1. Typee, passim, note p. 59, p. 73, p. 75, p.146. 2. Sur Toby, voir : ses lettres à Melville et son portrait, M. P. Lettre de