‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 44 sur 327 · Sur les Iles Marquises voir · texte numérisé non relu

Sur les Iles Marquises voir

Rollin (Dr). Les Iles Marquises, 1 vol. in-8°, Paris, 1929.

Garcia (R. P. Mathias). Lettres sur les Iles Marquises, 1 vol. in-8°, Paris, 1843.

Radiguet : op. cut.

Stevenson (R. L.). 7n The South Seas, 1 vol. in-8°, Londres, 1891.

Delmas (R. P.), op. cit.

Id. La Religion ou le Paganisme des Marquisiens. Braine le Comte, 210 p. in-80, 1927.

deux kilomètres de long, la plus vaste de l’archipel. Son sommet le plus haut domine de ses douze cents mètres la baie de Taiohac, qui s'ouvre sur la côte sud. De ce sommet, on peut aussi descendre à l'Est, vers la petite vallée de Happaa, qui débouche au Sud-Est de l’île, ou vers la vaste vallée de Taïpi-Vi, sa voisine, où se passa la partie la plus romanesque du séjour de Melville.

Les indigènes marquisiens sont une race aujourd’hui presque disparue : il n’y a plus dans l’archipel que deux mille habitants, et bien peu d’entre eux sont purs de tout métissage. Or, en 1842, Dupetit- Thouars en comptait vingt mille. Ils faisaient partie de la grande famille des Maoris, venue sans doute de Malaisie. Leur physique en faisait — au dire unanime des voyageurs — une des plus belles races du monde. Radiguet dépeint leurs femmes comme « des statues antiques ». Pour le caractère, ils semblent avoir été une race supérieure. Le P. Garcia, premier missionnaire catholique de Nuku-Heva, déclare que « par la douceur on en peut tout obtenir ». Radiguet les juge « de grands enfants », et Stevenson, qui ne les vit qu’à leur déclin, les trouva « sauvages, timides et raffinés ». En 1842, leur civilisation était encore à peu près intacte, et qui l’étudie maintenant peut juger qu’à bien des égards elle était séduisante.

Chaque vallée renfermait une tribu, qui mettait tout en commun. Mais les vallées restaient indépendantes. La tribu avait un chef, choisi pour son prestige. Son influence était variable, mais plus persuasive que despotique. Puis venaient des prêtres, auxiliaires du chef, dont Parme était le tabou ou « tapu ». Un autre dignitaire, le chef des guerriers, commandait dans les combats. Les autres : guerriers, ouvriers spécialistes, femmes, enfants, vieillards, formaient le peuple : tous se mêlaient d’ailleurs fraternellement. La famille était fort étendue, et se fondait sur le sang, l’alliance et l'adoption. Le mariage était chose bien simple, et le divorce aussi. Tout le monde dormait en un même foyer, maison de bambou et de feuillage élevée sur un & pae-pae » de pierres sèches.

On connaissait des industries diverses : les Marquisiens savaient construire des pirogues admirablement rapides et marines. Bien que la nudité fût habituelle, ils faisaient des étoffes d’écorce amollie ou « tapa », souvent d’une grande finesse. Des tatouages délicats couvraient les corps comme un vêtement et demandaient les soins d’artistes réputés. Enfin, le travail de la pierre n’était pas inconnu, comme le prouvent les « tiki » ou idoles qui ornaient les « marae » ou temples. L’alimentation était facile : les fruits, ceux de l'arbre à

pain surtout, fournissaient une nourriture abondante, et dispensaient les habitants de cultiver le sol. La pêche, où ils excellaient, leur donnait le supplément. Enfin, les porcs sauvages se mangeaient aux jours de festins.

La religion était une mythologie plus qu’une morale. Les dieux étaient nombreux, les prêtres influents, les lieux sacrés vénérés. La seule loi religieuse était le « tapu », devenue pour le prêtre et son allié le chef un instrument de gouvernement. La religion se traduisait surtout par des fêtes : il y en avait à tout propos. On y dansait, de façon fort immodeste ; on récitait des légendes ; on chantait en s’accompagnant de la flûte ou du tambourin. Mais les sacrifices humains, qu'on imagine en Europe avec tant d'horreur, n’avaient lieu que rarement, et seuls les guerriers prenaient part au banquet qui les suivait. Il y a donc une sérieuse exagération à peindre les Marquisiens comme des tribus féroces, nourries de chair humaine. De même ils passent pour un peuple guerrier. Ils l’étaient, c’est vrai, au point que tous les prétextes leur étaient bons pour s’adonner à leur sport favori. Mais cette guerre est à rapprocher du jeu de barres de nos écoliers. On ne se battait pas la nuit, à cause des fantômes. Quand on avait tué un membre de la tribu adverse, on était victorieux ; et de toutes façons, au bout de trois ou quatre jours, les deux partis étaient las, et une paix était conclue. Il faut reconnaître que, solennellement, les prisonniers étaient mangés. Mais il n’y en avait jamais qu’un ou deux.

A Nuku-Heva, vingt-quatre tribus, comprenant huit mille habitants en tout, se partageaient le pays. Sauf à Taiohaé, où dix tribus vivaient dans la même vallée, chaque vallée avait sa tribu, alliée parfois aux voisines, mais toujours indépendante. Depuis 1813, les Happaa étaient alliés aux gens de Taiohaé. Leurs ennemis communs les Taïpi, qui vivaient dans la riche vallée de Taïpi-Vi, étaient la plus forte des tribus isolées. Les monuments qu’ils ont laissés semblent prouver qu’ils étaient aussi les plus avancés.

Les Européens ne connurent pas les Marquises de bonne heure. A la vérité, les Espagnols Mandaña et Quiros découvrirent les îles du Sud-Est dès 1595, et ils donnèrent à l’archipel le nom de « Marquesas », en l’honneur de la vice-reine du pays ; mais deux siècles allaient passer avant que Cook, en 1774, fit à nouveau escale dans l'archipel, sans apercevoir, lui non plus, les îles du Nord-Ouest. Celles-ci furent entrevues enfin par l’Américain Ingraham en 1791. Maïs c’est un capitaine marseillais, Marchand, qui, le premier, y aborda en cette même

année 1791. Il débarqua dans l'ile Nuku-Heva, qu’il appela l’île Baux, du nom de son armateur, et en prit possession au nom du roi Louis XVI.

Quelques navires passèrent encore dans les îles les années suivantes. Et bientôt apparurent les premiers baleiniers, et avec eux les premiers déserteurs. Leur influence n’allait pas tarder à se montrer désastreuse. Les Marquisiens avaient des mœurs faciles, mais désintéressées : les matelots leur apprirent à tirer parti de leurs agréments. En 1797, les missionnaires firent leur apparition. Le Duff débarqua deux pasteurs à Taiohaé. L’un d’eux, épouvanté par l’audace inconvenante des Marquisiennes à son endroit, se rembarqua sur-le-champ. L'autre, Crook, eut le courage de rester : le capitaine Fanning le recueillit l’année suivante, assez mal en point et passablement découragé. Cependant, quelques déserteurs, adoptés par les indigènes, continuaient à goûter la vie des îles.

En 1813 eut lieu la première occupation militaire des Marquises. Le commodore américain Porter qui (les Etats-Unis étaient en guerre contre l’Angleterre) faisait dans le Pacifique une guerre de course audacieuse, vint à Taiohaé pour abriter ses prises et réparer ses navires. Il y resta quatorze mois, et prit possession de l’île, au nom, cette fois, des Etats-Unis. Les Taïpi voulurent résister. Porter les fit attaquer par ses chaloupes et ses alliés. L'attaque échoua : les Taïpi ne furent réduits que quand la frégate Essex elle-même vint s’embosser devant leur baie. Leur vallée fut dévastée et leurs villages brûlés ; ce qui explique peut-être leur défiance ultérieure pour la race blanche. Porter reprit la mer, ne laissant à Nuku-Heva que ses prises, gardées par quelques hommes. Les indigènes se soulevèrent ; les prisonniers anglais s’enfuirent sur une des prises ; les Américains partirent à leur poursuite, et on ne les revit plus :.

Jusqu'en 1829, un navire continua à passer de temps à autre. Mais deux ou trois épaves humaines, déserteurs ou aventuriers, demeurèrent les seuls représentants permanents de la race blanche. En 1829, la « Société des Missions de Londres », pionnière de rinfluence anglaise, fit un nouvel effort, et débarqua dans l’île cinq missionnaires : ils échouèrent comme les premiers, et se rembarquèrent en 1833, ne croyant pas pouvoir plus longtemps faire respecter leurs épouses. Une autre tentative ne fut pas plus heureuse. En 1841, le dernier missionnaire anglais vendait son fonds aux Catholiques et

1. Voir Porter (David). Journal of a Cruise, 2 vol., 20 cm., Philadelphie, 1820.

s’en allait. En effet, à la « Société des Missions de Londres » s’opposait maintenant l’ordre français des « Sacrés-Cœurs de Picpus ». En 1838, de la frégate La Vénus, commandant Dupetit-Thouars, les deux premiers missionnaires catholiques débarquaient à l’île Tahuata. La même année, le commandant Dumont-d’Urville, avec les corvettes L’Astrolabe et La Zélée, faisait le tour de l’archipel et laissait partout des missionnaires. La situation fit au début quelques progrès ; mais bientôt les difficultés furent telles qu’à leur tour les prêtres catholiques durent quitter Nuku-Heva. C’est alors que la France intervint officiellement.

Le gouvernement de Louis-Philippe, voyant l'importance grandissante du Pacifique, et les progrès qu'y faisaient Anglais et Américains, décida d’y fonder, lui aussi, un établissement. Dupetit-Thouars avait été envoyé en reconnaissance afin de le choisir. À son retour à Paris, il désigna Taiohaé comme « la meilleure rade du Pacifique ». Promu contre-amiral, il fut chargé de l’expédition, et arbora son pavillon sur La Reine Blanche. Une escadre de neuf navires fut concentrée à Valparaiso. L’amiral se rendit d’abord aux îles où les missionnaires s'étaient maintenus. Solennellement il annexa Tahuata et Hiva-Hoa. Enfin, le 31 mai 1842, une partie de l’escadre se concentra dans la rade de Taiohaé. Les traditionnelles sirènes couronnées de guirlandes l’accueillirent. Les chefs assemblés acceptèrent la cession. Bientôt les Taïpi eux-mêmes se rallièrent aux Français. Un établissement fut installé à terre, à l’endroit même.où Porter avait mis sa batterie. Le 2 juin, en grande pompe, le pavillon français y fut hissé. Le 20 août, l’escadre quittait l’île, y laissant un seul navire et une faible garnison. Les autres îles, par la suite, devaient parfois s’insurger. Nuku-Heva devait à jamais demeurer calme. L'île, on le voit, n’était déjà plus libre quand Melville y aborda. Mais on y sentait encore tout le charme d’une vie primitive.

L’archipel de la Société ! est situé dans l’hémisphère Sud, à peu

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