Sur Tahiti voir
Rienzi (D. de). Océanie, dans l’Univers Pittoresque, 3 vol. in-12. Paris, Sasportas (Dr.). Op. cit. :
Privat-Deschanel. Océanie, dans Vidal de la Blache et Gallois, Géographie universelle, 1 vol. in-40, Paris, 1929.
près à mi-chemin du Chili et de lAustralie. Quelque quatre mille kilomètres d’océan le séparent des deux continents ; et si la route de l'Ouest, qui vient d’Australie, est semée d’iîles innombrables, le voyageur qui vient d'Amérique doit, avant de l’aborder, traverser des solitudes infinies. Les îles qui le composent s'étendent, du Sud-Est au Nord-Ouest, en un cordon irrégulier long de plusieurs centaines de kilomètres. On les répartit en deux groupes : au Nord-Ouest, les îles Sous-le-Vent, où Melville n’est sans doute pas allé ; au Sud-Est, les deux terres où il séjourna et qu’il évoque dans Omoo : Tahiti et sa voisine Imeeo ou Moorea.
Ce sont des îles montagneuses, dont les pitons centraux s’irradient en vallées descendant vers le rivage. Une muraille de coraux les entoure à distance, interrompue par une brèche en face de chaque vallée. Tahiti, très élevée, comprend deux massifs inégaux qui formeraient deux îles si un isthme étroit ne les reliait. La surface est de mille kilomètres carrés. Moorea, moins haute et moins vaste, en a seulement cent trente.
Les centaines de récits de voyage qu’ont inspiré ces îles s’accordent pour célébrer la beauté de leurs paysages, de leurs montagnes aperçues de loin au-dessus des nuages, de leurs vallées fertiles et de leurs cascatelles montagnardes. La douceur de leur climat est également fameuse : elles ignorent les grandes chaleurs, le froid, et connaissent à peine les saisons. L’humidité des sommets est étonnante, mais la côte est juste assez arrosée pour demeurer toujours fraiche. Il n’est pas surprenant que les marins des anciens voiliers, qui avaient affronté les tempêtes du Horn, puis navigué pendant de languissantes semaines à travers les espaces déserts du Pacifique, aient salué l’apparition de Tahiti comme celle de la Terre Promise.
D'ailleurs, autant que les paysages, les habitants avaient de quoi charmer les navigateurs. Leur race est aujourd’hui bien altérée. Pourtant on trouve encore quelques beaux types d'hommes admirablement proportionnés, et de femmes au corps svelte et musclé, au teint mat et aux yeux veloutés. Leur parler était si charmant qu’on le comparait immanquablement au langage des oiseaux, leur hospitalité si totale qu’elle mettait parfois les pasteurs dans l'embarras. Leurs mœurs étaient idylliques et voluptueuses, et ce n’est pas en vain que Bougainville avait appelé leur pays la Nouvelle Cythère.
Melville ne devait guère, à Tahiti, vivre parmi les indigènes. Ceux dont il a plus parlé sont des blancs, et c’est leur venue à Tahiti qu’il s’agit de retracer. Les missionnaires anglais qu'avait amenés le Duff
avaient établi leur principal établissement à Moorea. En 1800, le roi Pomaré I, chassé de Tahiti par une sédition, se réfugia près d'eux. Ils l’accueillirent avec empressement, et bien vite il pencha vers le Christianisme. Avec leur aide il retrouva son pouvoir, et la famille entière des Pomaré fut dès lors sous l'influence des missionnaires. Le roi suivant, Pomaré II, se convertit en 1808 au Protestantisme ; il en résulta une révolte terrible de ses sujets, qu’il mit plu: sieurs années à réduire. Mais en 1815, toujours soutenu par les pasteurs, il remporta une complète victoire. Dès lors le pouvoir des Pomaré fut assuré, et avec lui celui des missionnaires. Le Protestantisme devint une véritable religion d'Etat. Des missionnaires furent envoyés aux autres îles de larchipel comme représentants du souverain, et sous le règne illustre de Pomaré IV — « la reine Pomaré >» — qui devait durer un demi-siècle, le véritable premier ministre fut un pasteur nommé Pritchard. Ce personnage cumulait les fonctions de missionnaire, de pharmacien, de consul britannique et de conseiller de la reine. L’archipel entier était sous sa dépendance. Aussi vit-il avec fureur, en 1836, deux prêtres français catholiques, débarquer à leur tour. Il les fit arrêter et expulser. Les prêtres se plaignirent aux autorités navales françaises. En 1838, le capitaine de vaisseau Dupetit-Thouars arriva devant Papeete, la capitale, sur la frégate La Vénus. Il adressa un ultimatum à la reine, exigeant réparation « de l’injure faite à la nation française ». Pomaré céda, et signa une convention reconnaissant aux Français le droit de circuler dans l’île en liberté. Dupetit-Thouars parti, Pritchard se tira d’affaire en faisant interdire aux étrangers d’enseigner une autre religion que l’Anglicanisme. Et il persuada la reine de demander le protectorat anglais. Mais une nouvelle frégate française, L'Artémise, commandant Laplace, vint exiger la liberté de l’enseignement catholique : la reine, encore une fois, dut céder. Pritchard furieux partit pour Londres, décidé à faire agréer au gouvernement anglais la demande de protectorat. Mais en son absence, l’anarchie, peut-être fomentée par le consul de France Moerenhout, se développa dans l’île, et les chefs du pays furent doucement amenés à demander à Dupetit-Thouars, devenu commandant de l’escadre du Pacifique, le protectorat français : celui-ci fut proclamé au moment même où Melville arrivait à Tahiti. C’était un protectorat mal assuré encore, car le retour de Pritchard, l’année suivante, devait déclencher de nouveaux troubles, plus graves que les premiers, et amener presque une guerre européenne. Cependant, Tahiti allait demeurer française.
L'ile, en tout cas, telle que la vit Melville, n’était plus la terre d’innocence qu'avait connue Bougainville. Les indigènes, dont catholiques et protestants se disputaient le gouvernement, n’avaient plus le moyen d’être seulement ies « bons sauvages » d’autrefois. Même si leur religion n’était pas bien profonde, la crainte du missionnaire était en eux assez forte pour éteindre en partie leurs rires et leurs chansons, et pour les obliger à cacher dans les bois éloignés leurs idylles et leurs danses. En 1842, on aurait pu répéter, avec moins d’exagération que lorsqu'elle fut écrite, la phrase fameuse de Chateaubriand :
« Otaiti a perdu ses danses, ses chœurs, ses mœurs voluptueuses. Les belles habitantes de la nouvelle Cythère, trop vantées peut-être par Bougainville, sont aujourd’hui, sous leurs arbres à pain et leurs
élégants palmiers, des puritaines qui vont au prêche, lisent l’Ecriture avec des missionnaires méthodistes, controversent du matin au soir et expient dans un grand ennui la trop grande gaieté de leurs
PA
« mères !. »
En Polynésie, Melville devait vivre encore dans un troisième archipel : celui des îles Sandwich ou Hawaïi?. Mais le séjour qu'il y fit importe beaucoup moins que les précédents : aucun de ses livres n’est inspiré par ces îles qui dans la suite devaient susciter tant de romans et d’impressions de voyage, et qui évoquaient pour nous les guitares et les guirlandes de fleurs.
L’archipel hawaïen se trouve à peu près au milieu du Pacifique Nord ; c’est le plus septentrional de la Polynésie. Il comprend à la fois des îles volcaniques et des îles de corail. Un cordon de grandes îles, où se trouvent en particulier Hawaïi, la plus vaste de toutes, et Oahu, la plus peuplée, qui renferme Honolulu, s’étend du Sud-Est au Nord-Ouest, prolongé par un chapelet d’ilots inhabités. Les volcans d'Hawaïi et d’Oahu, séparés par de riches et profondes vallées, donnent au pays l'aspect le plus pittoresque. Le climat frais et doux, la flore d’une richesse admirable, achèvent de donner à ces îles la réputation d’un paradis.
1. Chateaubriand. Préface du voyage en Amérique, œuvres complètes t. XII, p. xz, Paris, 1836.
2. Sur les Iles Hawaï voir : Encyclopaedia Britannica, éd. 1928, article « Hawaii » par Frear (W. F.).
De Varigny (C.), op. cit.
Privat-Deschanel, op. cit.
À l’arrivée des Européens, l'archipel était peuplé d’un rameau de la race polynésienne, à la peau brune comme celle des Néo-Zélandais, et que l’on croit d'installation récente. Ces Hawaïens n’avaient pas l’aspect athlétique ni l'attitude guerrière des Marquisiens, mais c’étaient des mariniers et des nageurs étonnants. C'était surtout un peuple artistique, au parler musical, passionné par les chansons, les danses et les fleurs. Longtemps cet archipel demeura inconnu. Ce fut James Cook qui l’aborda le premier, en 1778, au cours de son troisième voyage, et ce fut à l’île Hawaii qu’il fut tué l’année suivante, par ceux qui au début l’avaient pris pour un dieu. Après sa mort, divers occidentaux, déserteurs ou aventuriers, passèrent dans l’archipel, et leur influence fut néfaste. Mais elle fut contenue par le grand roi Kamehameha I*, le héros national, qui, dans son long règne, réussit à unifier toutes les îles, et à maintenir une religion qui s’affaiblissait de jour en jour. Le roi mourut en 1819, et avec lui périrent l’indépendance et la religion de l'archipel.
En 1820 débarqua le premier groupe de pasteurs venus de la Nouvelle-Angleterre. Dans les trente-cinq années qui suivirent, quinze équipes nouvelles devaient arriver à leur tour. Les deux reines qui avaient succédé à Kamehameha furent converties dès le début, et bien vite le pouvoir des souverains hawaïens ne fut plus que nominal. On édifia des églises et des écoles, on imprima des bibles, on édita des journaux. Les missionnaires résistèrent énergiquement à l’opposition des consuls français et britanniques. Ils firent en 1826 conclure un traité de commerce avec les Etats-Unis ; en 1832, ils obtinrent l’expulsion des missionnaires catholiques qui avaient essayé de leur faire concurrence. Une constitution, rédigée par eux, vint confirmer leur pouvoir. À maintes reprises, et notamment lors du séjour de Melville, Anglais et Français essayèrent, eux aussi, d'établir leur influence. Mais chaque fois les missionnaires américains eurent le dessus. Pendant presque tout le siècle, ils devaient maintenir ce protectorat inavoué. Ce n’est qu’en 1894 que l’annexion aux Etats-Unis devait sanctionner cet état de fait.
Sous le règne des missionnaires, la population avait fondu avec une étonnante rapidité. Aujourd’hui, les habitants sont aussi nombreux qu’au temps de la conquête ; mais neuf pour cent d’entre eux seulement sont hawaïens: le reste est japonais, américain ou philippin. Dès 1843, Hawaii était tenu pour un pays prospère ; c’est-à-dire que déjà on y ravageait les forêts pour y prendre le bois de santal ; déjà quatre cents navires faisaient escale aux îles chaque année ; et déjà
des milliers d’insulaires étaient matelots sur les bâtiments américains. Déjà aussi les Hawaïens étaient civilisés : ils lisaient la Bible, s’habillaient avec décence et possédaient plus d’un millier d’écoles. Le dernier archipel où Melville aborda avaît de quoi réjouir un cœur de missionnaire : on ne s’étonnera pas qu’un artiste l’ait goûté moins vivement.
Quand M. Weaver écrivit son livre, les seuls documents qui permissent de retracer le séjour de Melville aux Marquises étaient ses deux premiers romans, Typee et Omoo. Les vives protestations de Melville contre ceux qui l’accusaient d’infidélité, la confirmation de Richard Tobias Greene, l'absence apparente dans ses livres d'éléments descriptifs, incitaient le critique à considérer que Melville ayant tout dit, point n’était besoin de chercher d’autres témoignages.
Une lecture attentive, permettait pourtant de trouver dans le récit de Melville bien des contradictions. Résumons les événements tels que Melville les rapporte. Son navire qu’il appelle la Dolly, vient mouiller dans la rade de Taiohaé, à Nuku-Heva, que les Français occupent depuis quelque temps. Au bout de quelques jours, Melville et Toby veulent s'évader de Taiohaé de peur que les Français ne les ramènent à bord. Ils cherchent à se rendre par la montagne dans la paisible vallée des Happaa, où ils resteront jusqu’à ce que la Dolly ait levé l’ancre. Mais ils tombent chez les Taïpi-Vi, dont la réputation de cannibalisme est solidement établie. Ils sont bien reçus, mais ne se sentent pas en sécurité. Melville s’est blessé à la jambe et peut à peine marcher. Toby obtient des indigènes la permission d’aller, en compagnie d’un guide, chercher des remèdes à Taiohaé. Il part, mais se garde bien de revenir, et Melville reste seul pendant plusieurs mois parmi des cannibales délicieux qui le comblent de prévenances, mais ont le tort de le retenir contre son gré. Les attentions de la belle Fayaway, le dévouement de l’excellent Kory-Kory, ne parviennent pas à lui ôter le désir de s’enfuir. Il y parvient enfin, grâce au concours d’un capitaine baleïinier à court d'hommes qui, apprenant la présence d’un blanc à Taïpi-Vi, envoie au débouché de la vallée une embarcation chargée de négocier avec les indigènes. Melville gagne non sans peine le canot, puis le navire. Celui-ci, la Julia, lève l'ancre aussitôt, et, après une navigation fantaisiste et pittoresque à travers
les archipels, dont nous aurons à reparler, termine son voyage à Tahiti.
C’est l’examen des dates que donne Melville qui conduit à suspecter son exactitude. Deux dates extrêmes limitént fatalement le cycle aventureux : « Les Français avaient depuis plusieurs semaines pris possession de l’île », dit Melville en décrivant son arrivée à Taiohaé. Et l’odyssée se termine à Papeete, « le jour même où était proclamée lPannexion de l'ile par les Français ». Or, tous les documents officiels sont d'accord : Dupetit-Thouars mouilla devant Taiohaé le 2 juin 1842, et c’est le 9 septembre qu’il fit signer à Pomaré IV la cession de Tahiti’. C’est donc, tout au plus, en trois mois et une semaine que doivent se dérouler les événements rapportés par Melville. Mais les précisions qu’il apporte par ailleurs le mettent en contradiction formelle avec cette nécessité. Qu’on en juge : « Les Français à l’arrivée de la Dolly devant Taichaé, occupaient l’île », dit Melville, « depuis plusieurs semaines ». Ii écrit plus loin : « Le navire était depuis bien des jours dans la rade quand j’eus l’idée de m’échapper. » L’escapade à travers la montagne, à l’en croire, prit six jours. Il prétend être demeuré quatre mois chez les Taipi. La Julia se rendit à Tahuata, puis à Hiva-Hoa ; elle quitta cette dernière île « six jours après son évasion ». Suivirent vingt jours de navigation, puis une longue tempête ; une semaine enfin fut nécessaire pour atteindre Tahiti. Si l’on additionne ces laps de temps, on arrive à sept mois environ : manifestement, Melville a exagéré.
Nous avions nous-même essayé de nous rapprocher de la vérité en confrontant certains détails fournis par Melville avec diverses données historiques. Melville fait mention des navires de guerre français rencontrés au cours de ces escales. Or les mouvements des bâtiments de la flotte sont connus avec précision. En comparant les dates, nous étions en droit de conclure que Melville avait déserté vers le 10 juin au plus tôt, et quitté les Taïpi le 15 août au plus tard : ce qui réduisait à une quarantaine de jours ses prétendus quatre mois de captivité. Les récents travaux de deux chercheurs obstinés, M. Forsythe en Amérique et M. Earnshaw en Australie, nous permettent d’aller plus loin encore. M. Forsythe a trouvé un document qui fixe, sans discussion possible, la date de la désertion de Melville : c’est le rapport de mer du capitaine Pease au consul américain de Lahaïna,
4. Voir notamment les documents cités par Forsythe (R. $.), op. cut., et Rollin (Dr), op. cut.
déclarant que le 9 juillet Herman Melville et Tobias Greene ont déserté à Nuku-Heva :. M. Forsythe réduit donc à quatre semaines la captivité de Melville. Ii semble que, si l’on suit M. Earnshaw, on puisse encore réduire la durée de ce séjour. Il a pu, nous le verrons, identifier le navire baleinier sur lequel Melville quitta Nuku-Heva, et retracer avec précision la course qu’il a suivie?. Ce serait à la fin de juillet qu’il toucha aux Marquises, et prit à bord Herman Melville. Ainsi les quatre mois de captivité se réduiraient à une qinzaine de jours !
Les exagérations de Melville ne se bornent pas là. Il dépeint en termes effrayants les six jours de courses montagnardes, pleines d’escalades épuisantes, qu’il fit pour gagner Taïpi-Vi. Or si l’on se reporte à une carte du pays, on trouve que la distance parcourue est un peu inférieure à treize kilomètres, et que le plus haut sommet de l’île n’atteint pas tout à fait douze cents mètres. On en vient à se demander si Melville fut réellement prisonnier des Taïpi. Peut-être a-t-il changé une hospitalité à demi rassurante en une captivité redoutable. Peut-être même, sa touchante idylle avec la belle Fayaway se réduitelle à fort peu de chose. Si Melville — en termes assez ambigus — laisse entendre dans Typee qu’il éprouva pour la belle sauvage un sentiment payé de retour, jamais dans la suite il ne lüi accorda même un souvenir. L’aventure, apparemment, fut bien mince. Espérons seulement que Fayaway fut tout de même autre chose qu’une fiction.
Une conclusion s’impose évidemment : le séjour de Melville aux Marquises fut bien moins romanesque qu’on ne l’a cru. Et le témoignage de Toby, certifiant spontanément les dires de son ex-ami, a quelque chose de suspect. Toby, d’abord, devait être gêné vis-à-vis de Melville, et il cherchait peut-être à rentrer en grâce. En outre, il était flatté de figurer dans un roman bien accueilli : il était naturel que son témoignage fût enthousiaste. Mais il nous paraît difficile d’en faire état : il faut se résigner à voir dans Typee beaucoup plus un roman qu'une biographie véritable.
* * Le voyage de Melville, entre Nuku-Heva et Tahiti, et son séjour
de Forsythe (R. $.). Herman Melville in Honolulu, op. cit.
2. Sur les découvertes de Mr Earnshaw (non publiées VE ee voir nos Recherches australiennes sur Herman Melville Revue Anglo-Américaine, XIII, 2, pp. 114-129, décembre 1935.
dans cette dernière île et sa voisine Imeeo, sont connus en premier lieu par le roman Omoo, suite immédiate de Typee. Si l’on en croit Melville, les événements de cette période furent à peu près les suivants : son nouveau navire, un baleinier de Sydney, qu’il appelle, nous l’avons dit, la Julia, leva l’ancre, aussitôt qu’il fut monté à bord, dans la baie de Taïpi-Vi. C'était un antique trois-mâts barque, bizarrement commandé en théorie par le capitaine Guy, malade, poltron et incapable, en fait par le lieutenant Jermin, bon marin, mais brutal et fantasque. L’équipage, déjà fortement réduit, était affaibli par la maladie, car on était à la mer depuis longtemps. Le service était dur, mais la discipline relàâchée. Les hommes étaient naturellement un ramassis de forbans d’assez mauvaise mine, mais bons enfants au fond, et qui eussent obéi s’ils avaient été bien commandés. Parmi eux se trouvait en tout cas un personnage bien extraordinaire, qu’on appelait le Dr Long-Ghost, et qui, jadis médecin du bord, s'était vu, après une rixe avec le capitaine, relégué parmi les matelots. Son origine était mystérieuse, mais on savait qu’il était issu d’une famille riche, avait eu une éducation soignée, gardait une culture étendue, avait immensément voyagé. Melville en fit son ami, et partagea ses aventures jusqu’à son départ des iles de la Société. La navigation de la Julia fut capricieuse à l’extrême. Elle courut, à peu près au hasard, d’un archipel à l’autre, sans découvrir le moindre cétacé. Elle fit escale à Tahuata, à Hiva-Hoa ; elle croisa parmi les Paumotous, fut arrêtée par les calmes, essuya une tempête, et finalement arriva devant Tahiti. A la grande fureur de l’équipage harassé, le navire demeura au large, et les officiers seuls descendirent à terre. Jermin entendait repartir, sans laisser les hommes aborder, tant il craignait les désertions. Les hommes furieux, faillirent dès ce moment se mutiner. Long-Ghost et Melville eurent grand’peine à les retenir. Ils se bornèrent à adresser une pétition au consul d’Angleterre, l’invitant à venir à bord, et à ordonner l’entrée du port. Le consul, un nommé Wilson, vint à bord, mais ce fut pour engager les hommes à obéir. La mutinerie alors éclata : il fallait appeler à l’aide la marine de guerre française. L’équipage, menottes aux mains, fut transféré dans les cales de la frégate amirale La Reine Blanche. Au bout de cinq jours, les hommes furent traduits devant un tribunal présidé par Wilson, qui les invita à reprendre leur service : tous, et Melville le premier, refusèrent. Alors Wilson les fit jeter, à un mille de la ville, dans la prison anglaise ou « calabooza beretanee », sous la garde du « capitaine Bob », un indigène débonnaire comme la prison elle-même. Guy et
Jermin durent recruter sur place un équipage de fortune, et repartirent, ironiquement salués par leurs anciens matelots. Peu à peu les autorités se désintéressèrent des prisonniers, et ils se dispersèrent librement dans les environs. Melville et Long-Ghost pour leur part, s’en furent dans l’île voisine d’Imeeo, où ils s’engagèrent comme ouvriers agricoles chez un honnête colon américain. Mais la culture n’était le fort ni de l’un, ni de l’autre. Ils résilièrent leur contrat à l’amiable, entreprirent une randonnée autour de l’île, et tâchèrent de se faire embaucher comme officiers de la reine Pomaré, qu’on avait disposée à lever une armée pour secouer le joug français. Comprenant la vanité de cette espérance, Melville se résigna, une fois de plus, à s’enrôler sur un baleinier, le Leviathan, et prit congé de Long- Ghost.
Telle est la version donnée par Melville. Plus cohérente que celle de Typee, l’histoire contée dans Omoo n’appelle pas une critique aussi minutieuse. Il n’est pas sans intérêt pourtant, d'identifier les navires, les hommes, et de confronter son témoignage avec ceux des contemporains.
La tâche qui s’imposait d’abord était d'identifier le baleinier de Sydney que Melville appelle la Julia. M. Earnshaw :, nous l’avons dit, s’en est chargé. La Julia s'appelait de son nom véritable, la Lucy-Ann. C'était un petit trois-mâts-barque de 215 tonneaux, construit en 1819, et ayant fait déjà maintes campagnes, tantôt comme baleinier et tantôt comme navire de charge. Elle était partie de Sydney, en février 1842, sous le commandement du capitaine Ventom, se rendant avec un équipage de trente-deux hommes aux pêcheries de cachalot du Pacifique Sud. Elle avait touché la Nouvelle-Zélande, était arrivée au Chili en mai pour se ravitailler, et avait alors lentement croisé vers le Nord, arrivant à Nuku-Heva vers la fin de juillet. C’est là que Melville s’embarqua. Après avoir visité plusieurs des îles Marquises, elle atteignit Papeete, non point le 7 septembre, comme le dit Melville, mais seulement le 23. La mutinerie est signalée dans plusieurs journaux *. À Papeete, le navire passa un mois, tandis que le capitaine
1, pp.4224126.(V;p 96n°2)}
2. En outre, le casernet de bord de La Reine Blanche porte, le 23 septembre, cette mention laconique : « À 1 h. 1 /2, expédié le canot-major armé en guerre, avec un officier à bord du baleinier anglais la Lucy-Ann, mouillé sur rade le matin, à l’effet de rétablir l’ordre dérangé par plusieurs matelots. Le canot revient avec 10 de ces hommes. »
Archives Nationales, cité par Forsythe, Æ. M. in the Marquesas, op. cit., Do: À
se remettait de sa maladie, et qu’un nouvel équipage était recruté sur place. La Lucy-Ann continua sa campagne, et ne regagna Sydney, les soutes pleines d’huile, qu’en mai 1843. Le récit de Melville n’est donc pas loin d’être véridique, mais certains détails en sont nettement imaginaires : il affirme, en particulier, que le navire était si vieux qu’il était impropre à la navigation : or, dix ans plus tard, il naviguait toujours sans accident. D’autre part, la présence dans les cales, au retour, d’une importante cargaison d'huile, montre que le commandant n’était pas tout à fait si fantaisiste que Melville le laisse croire.
Il s’agissait de retrouver ensuite les hommes évoqués par Melville, et, avant tous les autres, Long-Ghost, dont la peinture est, dans Omoo, si attachante, que sa réalité n’a jamais été mise en doute. M. Earnshaw l’a également identifié, et sa carrière est vraiment une des plus romanesques qui se puisse concevoir. C’était un certain William Cunningham, qui, très probablement, était le fils du poète anglais Allan Cunningham, ce qui expliquerait le goût très vif que, d’après Melville, il avait pour les vers, ct les longues tirades qu’il aimait à réciter. Les débuts de sa vie sont mal connus. M. Earnshaw croit pourtant que, médecin de marine chassé de la flotte vers 1830 à la suite d’une frasque, il était venu en Australie, où un de ses oncles, ancien médecin de marine lui aussi, était honorablement établi. A partir de ce moment, M. Earnshaw a pu retracer ses aventures avec précision. On le trouve à Imeeo en 1835 ; en 1836, il était planteur à Rarotonga. En 1839, il fut un des survivants de la tragédie d’Erromango, aux Nouvelles Hébrides, où furent massacrés les missionnaires Harris et Williams. Il fit partie de l’expédition punitive organisée alors par l’amirauté britannique, et, en récompense de ses services, fut nommé vice-consul à Papeete, sous les ordres du fameux Pritchard. En 1841, ce dernier allant à Londres, laissa son consulat sous la garde de Cunningham: Quelque nouvel éclat le priva sans doute de cette charge, et c’est alors qu’il dut s’embarquer comme médecin sur la Lucy-Ann. Six mois après, il revenait à Papeete au milieu d’une bande de mutins; on comprend alors que Wilson, son.successeur au consulat, ait pris plaisir à l’humilier. Melville le perdit de vue après son départ d'Imeeo. Mais M. Earnshaw l’a retrouvé plusieurs fois dans les quinze années qui suivirent, toujours décharné, irascible, toujours mêlé aux plus romanesques histoires, jusqu’au jour où, marié et peut-être apaisé,
il finit à Concepcion du Chili son aventureuse existence. On peut donc
dire que le Dr Long-Ghost est un portrait d'après nature ’. Le consul Wilson, Johnson le médecin de Papeete, le « Captain Bob » sont aussi des personnages réels, dont la trace nous a été gardée. Melville a pu les caricaturer, il ne les a pas inventés.
Mais on peut raconter des faits exacts, et’ en fournir des versions diverses. Il est donc intéressant de retrouver les témoignages d'hommes qui furent mêlés aux événements que rapporte Melville. Le plus anciennement connu est celui du lieutenant de vaisseau Wise, de la marine américaine, qui publia en 1849 un récit de voyage intitulé Los Gringos?. Wise, venu à Tahiti peu après la publication d’Omoo, connut plusieurs des acteurs de la tragi-comédie, et se porte garant de la véracité de Melville. Il parle en particulier du Dr Johnson ou Johnston, qui « soigna » les matelots mutinés, et que Melville ridiculisa. Wise parle de la rage éprouvée par ce savant, et de la comique justification qu’il produisit, sous forme d’une liste de ses fournitures pharmaceutiques. Au total, Wise déclare les scènes décrites par Melville « très correctement et très fidèlement dessinées ».
Cependant, M. Earnshaw * a découvert un autre témoin, beaucoup moins élogieux. Il s’agit d’un certain Lucatt qui, en 1851, publia un petit ouvrage intitulé Rovings in the Pacific from 1837 to 1849, by a merchant long resident in Tahiti. Après diverses aventures dans le Pacfique, ce Lucatt était arrivé en 1842 à Tahiti comme coarmateur d’une goélette perlière. Lors d’un de ses retours dans l’île, cette année-là, il avait été « injustement » arrêté par des indigènes et jeté dans une « caliboose > où un groupe de mutins étaient détenus. Lucatt — qui fut d’ailleurs relâché assez vite — n’eut pas à se louer de l’attitude des prisonniers, ironiques à son égard, ef « se réjouissant de voir un des richards tâter du pilori ». Lucatt, n’y tenant plus, répliqua en termes éloquents. Mais un des mutins tira son coutelas, et se jeta sur lui : il ne dut son salut qu’à l'intervention des autres
1. Le présent ouvrage était achevé quand nous avons appris la découverte, par M. Anderson, d’un document paraissant établir que le nom sous lequel Long Ghost était officiellement connu au moment de la mutinerie était John Troy. Nous ne pensons pas que cette indication infirme le raisonnement de M. Earnshaw. Troy n’était, selon nous, que le nom de guerre sous lequel Cunningham dissimulait sa véritable identité.