‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 50 sur 327 · AIRES · texte numérisé non relu

AIRES

les empêchait pas d’être voleurs et menteurs. Ils avaient à la fois une curieuse naïveté et un sens de l’humour surprenant. Au total c'était des gens malaisés à commander, et qui, livrés à eux-mêmes, auraient été capables des pires excès. Enfin on trouvait à bord un détachement d'infanterie de marine, sorte de gendarmerie disciplinaire, étrangère aux choses de la mer, et cordialement détestée par les matelots.

Sur une grande frégate, chargé d’une immense voilure et armée d’une cinquantaine de bouches à feu, cinq cents hommes étaient nécessaires au moment du combat. Mais en période de calme, on ne savait que faire de cette masse d'hommes. Or l’oisiveté a toujours été tenue, dans les armées et les flottes, pour la ruine de toute discipline. Il fallait donc pour tenir tous ces gens en haleine, leur trouver des travaux et des exercices constamment renouvelés. Le service était donc dur, et la discipline tracassière : au fond, la crainte inavouée des mutineries était le souci constant des commandants. Les punitions étaient fréquentes : la plus légère était la privation du quart de rhum ; puis venaient la mise aux fers ; le fouet (colt), appliqué sur l’ordre de l'officier de quart ; les douze coups de chat à neuf queues, administrés par ordre du commandant devant l’équipage assemblé. Pour les cas graves, on allait jusqu’au supplice effroyable de la fustigation à travers l’escadre, où le coupable était successivement fouetté, le même jour, sur tous les navires assemblés dans une rade, et finissait souvent par mourir sous les coups. Enfin, le commandant, maître suprême à son bord, avait le droit de réunir un conseil de guerre qui décidait la pendaison. Melville devait vivre quinze mois de la dure existence des matelots de l'Etat : on conçoit qu’il l'ait peu appréciée.

Le navire sur lequel Melville embarqua était la vieille et populaire frégate United States, ou, comme on disait familièrement, The Old States :. C’était un antique bâtiment de quinze cents tonneaux et quarante-quatre canons, construit en 1794, et dont la carrière est une des plus honorables qu’un navire ait jamais eue. Dès 1799, il avait fait une chasse heureuse aux corsaires français. En 1813, commandé par le fameux Decatur, il avait pris la frégate anglaise Macedonian. Il avait participé ensuite à la lutte contre les pirates, et, en 1843, était le navire-amiral de l’escadre américaine du Pacifique. Parti de Boston en 1842, sous le commandement du capitaine Armstrong, il portait la marque du commodore Thomas Ap Catesby Jones, chef de l’escadre.

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