‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 55 sur 327 · LES LEÇONS DU VOYAGE · texte numérisé non relu

LES LEÇONS DU VOYAGE

De ses années de courses errantes, Melville rapportait la substance presque entière de ses trois livres les plus populaires : Typee, Omoo et White Jacket ne visent guère qu’à retracer, à peine modifiées, les aventures qu’on vient de lire, et à peindre avec minutie le décor où elles se déroulèrent. Melville devait encore à son voyage le cadre, si important, de deux de ses chefs-d’œuvre, Mardi et Moby-Dick. Sans lui, Melville, romancier polynésien, nous ferait entièrement défaut, et Melville romancier de la mer existerait à peine : on l’imagine mal privé de ces deux aspects, et cette seule remarque suffirait, croyons-nous, à justifier les patientes recherches de ceux qui ont étudié cette partie de sa vie.

Moins visible à première vue, mais plus importante encore peutêtre, est l’influence décisive que ce voyage eut sur la formation de

Melville. Cinq ans plus tard, il écrivait dans Moby-Dick :

« Si j'ai la moindre chance de recéler encore quelque mérite inconnu ; si jamais je viens à gagner, dans le cercle restreint mais noble qui s’élève au-dessus des vains bruits, quelque renommée véritable dont je puisse, non sans raison, me montrer ambitieux ; si par la suite je fais une de ces œuvres qu’au total on préfère avoir faites plutôt que n’avoir pas faites ; si à ma mort mes exécuteurs, ou mieux mes créanciers, découvrent dans mon pupitre quelque précieux manuscrit, j’en attribue ici, par avance, toute la

1. Extrait du livre de bord des United States communiqué par M. le Capitaine de Frégate L. Dunn, du service historique de la Marine américaine.

« gloire et l'honneur au métier de chasseur de baleines ; car un navire « baleinier me servit de Yale et de Harvard :. »

En réalité, c’est le voyage tout entier qui fut son apprentissage. À son départ, c'était un garçon de vingt et un ans, dont la personnalité se voyait mal, en dépit de précoces et cruelles expériences, sous le masque imposé par un milieu austère. A son retour, c'était un homme, dont le caractère avait pris les traits qu’il devait garder toute ‘#4 vie.

Quand Melville s’embarqua en 1840, son âme était encore celle d’un jeune Puritain. Il possédait un esprit aventureux, ce même esprit qui avait conduit vers l'Amérique presque inconnue les pèlerins de la Mayflower. 11 avait le goût de la méditation, qui cherche silencieusement des réalités spirituelles derrière des apparences méprisables. Il était habitué à la réserve, qui cherche à renfermer au fond du cœur des passions parfois étrangement vives. Il avait la notion du Mal, qu’avaient fortifiées en lui les déceptions et les souffrances de la jeunesse, mais que tempérait l’espoir d’une grâce dont peut-être des communautés entières étaient bénies., Le voyage devait accentuer certains de ces traits, et en atténuer d’autres jusqu’à les effacer.

À son retour, il avait perdu pour jamais le goût des aventures, dont quatre années de voyage l’avaient rassasié. Dans son livre Mardi, il devait créer le double mythe de Hautia, l’oubli délicieux et sensuel, et de Yillah, qui représente les réalités spirituelles dont la possession seule peut satisfaire pleinement. Mais déjà ses voyages lui avaient montré que si les aventures permettent de rencontrer Hautia, il est vain d’espérer parmi elles trouver Yillah : c’est en nous qu’il faut la chercher. Après avoir couru le monde, Melville avait compris que c'était son propre cœur qu’il importait d’explorer. Les quelques voyages qu’il fit encore n’eurent plus rien d’aventureux. Celui qui compte le plus, devait, en 1856, le mener à Bethléem et au Mont des Oliviers. Mais dans ce pèlerinage apparemment sans histoire, c'était son âme tourmentée qu’il allait d’abord étudier, espérant la mieux comprendre en ces « lieux où souffle l’esprit ».

Son goût de la méditation, tout au contraire, n’avait fait que grandir. Le dégoût que lui avaient causé ses compagnons brutaux, les incidents pénibles de la vie à bord, avec sa discipline et ses corvées, l'avaient conduit à se replier sur lui-même, et à considérer que la vie extérieure importait peu. À bord de l’Acushnet, comme sur les United

States, les moments qu’il jugea les plus importants furent ceux où il parvint à s’isoler dans le nid de pie du baleinier ou sur la hune de la frégate, pour suivre son rêve, indifférent à l’agitation qui régnait à ses pieds, et laisser sa fantaisie transformer les objets en symboles. Il devait toujours garder cette conception particulière de l'existence, et la réaliser pleinement dans sa vieillesse, où il eut une double vie : l’une d’employé modeste qui accomplit ponctuellement des tâches sans intérêt, l’autre, la véritable, celle du philosophe et du lettré qui vit avec ses livres dans une bibliothèque, où nul intrus ne pénètre.

De même l'habitude de la réserve et de la contrainte fut chez lui renforcée encore par les disciplines strictes et les promiscuités intolérables des navires. Les premières l’obligèrent à dissimuler ses indignations et ses rancœurs. Les autres fortifièrent sa pudeur sentimentale, qui se refusait à rien montrer de sa vie intérieure à des compagnons grossiers et méprisés. Toute sa vie ultérieure devait être celle d’un homme secret. Sans doute, il éprouva parfois le besoin de se confier à un ami tel que Hawthorne, qu’il croyait fait pour le comprendre ; sans doute sa passion éclata plus d’une fois sous la forme de colères terribles. Mais dans la vie de tous les jours, il garda son quant à soi. Les siens n’ont jamais eu l’impression de le bien comprendre. Les confidences mêmes qu’il nous fit dans ses livres furent toujours méditées, réticentes. On s'explique pourquoi l'étude de ses œuvres a souvent tenté les Freudiens.

Enfin, son voyage lui avait ôté ses dernières illusions sur le caractère universel du mal parmi les hommes. Il l’avait trouvé partout dans le gaillard d’avant des frégates comme dans les chapelles de missionnaires. Mais il avait appris à connaître le remède : au mal se mêle presque toujours quelque bien. Long-Ghost était une épave humaine, que les gens vertueux se devaient de repousser : Melville avait apprécié en lui le délicieux compagnon, Les Taïpi étaient es cannibales, et pourtant ils pratiquaient sans s’en douter toutes les vertus que le Pharisaïisme avait chassées des pays chrétiens. Ici le Puritanisme de Melville s'était singulièrement élargi : à l’avenir, il devait prendre fréquemment la défense des réprouvés, et toute vertu officielle allait lui sembler suspecte. Dans ses longues périodes de désespoir, par la suite, la prédominance du mal allait lui sembler effrayante, et ses livres prendre un accent de pessimisme infini. Mais au terme de sa vie, il devait finir par se reprendre. Après de longues et souvent pénibles années, une vieillesse apaisée devait récompenser un effort commencé dans le gaillard de lAcushnet.

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