MELVILLE, HOMME DE LETTRES
Au cours de ses voyages, et au prix de bien des misères, Melville avait reconquis, au moins pour quelques années, l’équilibre brusquement perdu en 1840. À vingt-cinq ans, il apercevait devant lui une vie d’où les illusions trop brillantes étaient bannies, mais dont les couleurs étaient moins sombres qu’il n’avait redouté. Heureux de retrouver le confort, il acceptait avec sérénité un présent peu propice à l'enthousiasme, mais qui lui épargnait les tourments ; et il ne voyait pas sans plaisir s’ouvrir une carrière qui, certes, ne répondait pas à ses premiers rêves, mais au moins pouvait lui promettre maint agrément de tout ordre. Il revint s'asseoir, sans récriminer, au foyer familial, et reprit, avec moins d'illusions qu’autrefois, ses projets littéraires. |
A £ansingburgh, la maison n’avait guère changé. Maria Melville y demeurait toujours. Elle avait cinquante-trois ans maintenant. Bientôt ses lettres nous la feront voir comme une dame âgée, qui ne se souvient plus d’avoir été vive et spirituelle ; d’une main qui n’essaiera plus d’être élégante, elle se contentera de dire brièvement le nécessaire. Vieillie, adoucie, elle semblait faite pour inspirer à son fils un affectueux respect, excluant aussi bien l’adoration que la colère. Ses quatre filles, depuis Helen Maria qui avait vingt-sept ans, jusqu’à Frances qui n’en avait que dix-sept, demeuraient le plus souvent sous son toit, occupées de modestes travaux. Le dernier fils, Thomas, était maintenant un garçon de quatorze ans, qui voulait être marin, comme son frère. Toute la famille vivait chichement. Herman Melville était d'humeur à s’accommoder de cette médiocrité. Il lui parut naturel
de rentrer chez sa mère, d’animer peut-être le foyer par ses récits, d’aider en tout cas, par son travail, à faire vivre la maisonnée :. Gansevoort et Allan Melville, eux, étaient partis, sans se poser, apparemment, les angoissants problèmes qui avaient absorbé leur frère. Gansevoort avait fait son chemin à New-York. Pendant que son cadet courait le Pacifique, il était devenu un homme d’affaires considérable, ayant bureaux dans Astor House. Au moment où revint le marin, il avait abordé la politique. Espoir du parti démocrate, il était un des soutiens de la candidature présidentielle de Polk, menait campagne de ville en ville, haranguait les électeurs, pouvait voir les journaux lui jeter avec passion des fleurs ou de la boue. A l’automne, Polk fut élu, et Gansevoort Melville, grand serviteur du parti, devint secrétaire de la légation de Londres. Sa fortune semblait assurée :. Allan, le frère cadet de Melville, avait réussi, lui aussi. À vingt et un
. ans, il avait dans Wall Street un bureau d'homme de loi, et bientôt
un assez brillant mariage allait asseoir plus solidement encore sa situation *. Melville, malgré le halo romantique que lui valaient ses aventures, faisait pauvre figure auprès de ses frères. Il dut, sur l'instant, souffrir de son infériorité. Mais il n’était plus d’humeur à se contenter d’impossibles rêves. Il comprit qu’il pouvait, tout en réalisant un peu de ses ambitions passées, rattraper honorablement son retard. Et, tout naturellement, il fut amené à prendre le métier d'homme de lettres. Il ne s’agissait plus seulement, cette fois, d'écrire par plaisir, mais encore de charmer le public pour gagner honneur et profit. Melville, dans sa disposition d’alors, dut sans peine faire à la société cette concession.
Le sujet de son premier livre fut bientôt trouvé. Il était normal qu'ayant couru le monde, il consacrât son ouvrage à conter ses aventures. C'était, d’abord, une occupation agréable que de faire revivre, embellis par l'éloignement, les souvenirs d’un passé romanesque. C'était, ensuite, une entreprise modeste, qui convenait à un homme
1. Sur la maisonnée d’Albany, les seuls renseignements viennent de Mrs Metcalf, et dans une certaine mesure de Smith, p. 10.
G. L. C. Sur Mrs Melville mère voir ses lettres des 2 et 3 mars 1850 à son fils. M. P. Sur les sœurs, voir leur rare correspondance ; voir Paltsits, notes 15,18, 64, etc.
Sur Thomas Melville (Tom), voir Paltsits, notes 56, 62.
2. Sur Gansevoort Melville, voir I lettre. M. P. ; D. C. une dizaine de lettres et des coupures de presse, un portrait, un journal de Gansevoort Melville, non encore
rendu public se trouve également dans la D. C., voir Paltsits notes 17, 23.