Sur Allan Melville Jr, voir Paltsits, note
préalablement averti des limites humaines. C'était, enfin, le moyen le plus certain de séduire le public, toujours friand de récits imagés, et par là de s’assurer la réputation et le bien-être. Herman Melville ne fut pas long à comprendre que, de toutes ses aventures, l’idylle polynésienne était la plus propice à ses desseins présents : il écrivit Typee.
Mais il ignorait tout des milieux littéraires. Ayant vécu complètement à l'écart, il ne soupçonnait peut-être même pas l’existence des puissants courants d’idées qui, à cette heure, sillonnaient l'Amérique. Il pouvait à peine se douter que ce pays, dont jadis l’activité intellectuelle était presque uniquement tournée vers la religion et la politique, et où les écrivains, même les plus illustres, faisaient un peu figure de dilettantes ou de bohèmes, possédait maintenant une élite pour qui les lettres avaient maintenant une importance essentielle, et qu’une littérafure américaine, déjà riche, était née. Melville entrait dans la carrière des lettres en isolé, ignorant des nouveaux usages. Aussi est-ce à Londres, métropole littéraire traditionnelle, plutôt qu'à New-York, dont l’activité littéraire lui était inconnue, qu’il pensa publier son livre. Et il chargea son frère Gansevoort, le secrétaire de légation, de lui trouver un éditeur.
Gansevoort Melville partit au début de l’été 1845, emportant la première partie du manuscrit. Il avait pour son frère une sincère affection, et il mit à son service son impeccable savoir-faire. Malgré un travail considérable, une santé chancelante, et même un « spleen » qui laisse entrevoir, en lui, une âme bien plus délicate qu’on n’aurait cru, il se donna tout de suite à sa mission. Le 3 novembre, il écrivit à sa mère :
« J’ai écrit à Herman une longue lettre au sujet de son Mss. J’ai « bon espoir de succès. S'il réussit, la voie sera ouverte pour tout « ce qu’il entreprendra du même genre par la suite :. »
Au 18 novembre, il n’était plus arrêté que par les derniers chapitres, qui ne lui parvenaient pas. Au 1” janvier, il avait traité avec le libraire anglais John Murray, qui lui remit d’avance un chèque de cent livres, en paiement des mille premiers exemplaires. L’impression commença sur-le-champ. Gansevoort Melville en corrigea les épreuves. Dès le 26 février, le premier volume sortait des DES suivi du second tome le 1% avril ?.
1. G. L. C. Gansevoort Melville à sa mère, 3 novembre 1345. © 2. Publication de Typee à Londres : voir Minni, p. 105, Carter (J.) The London Publication of Melville, Bibliographical N et Q, 11 février 1937.
Mais Gansevoort Melville était trop averti pour négliger d’exploiter le succès. S’étant entendu à Londres avec Murray, il se mit en relations avec les éditeurs américains afin qu'encouragé par l'exemple d’une célèbre maison de Londres l’un d’eux se risquât, lui aussi, à publier l’œuvre du débutant. Le 3 avril 1846, il écrivit à son frère Herman
« Ci-joint copie de l’accord conclu avec Wiley et Putnam pour « la publication aux E.-U. de votre ouvrage sur les Marquises. La « lettre de W. et P. à la date du 13 janvier est le résultat d’un € arrangement antérieur entre Mr Putnam et moi-même. Comme la < correspondance parle d’elle-même, il est absolument inutile d’y « joindre aucun commentaire !, »
L'édition américaine parut à peu près en même temps que l’anglaise, et le succès du livre fut, dans les deux pays, considérable. Melville avait eu, à son entrée dans la carrière littéraire, une chance presque insolente. Ignorant tout des clans littéraires et des tendances du public, il avait, d’un seul coup, réussi à se mettre au premier rang. Bien plus, son livre avait été spécialement remarqué par le lecteur de la librairie Putnam, Evert A. Duyckinck, qui, nous le verrons, jouait alors un rôle de premier plan? Melville, venu à New-York pour achever de s'entendre avec Putnam, rencontra Duyckinck avec lequel il se lia d’amitié : par lui, il pénétra de plain-pied au cœur du monde des lettres. Hier encore, ignorant des préférences contemporaines, 1l devenait soudain une des figures importantes du mouvement intellectuel : on ne pouvait rêver plus magauifique début.
C'était Gansevoort Melville qui avait tout fait. Ce jeune bomme qui avait débuté dans la vie, à quinze ans, en épargnant la misère à ses frères et sœurs plus jeunes, termina sa courte existence en assurant la carrière de son cadet. Sa tâche était achevée, apparemment : dans la dernière lettre qu’on a citée, il semble qu’il pressente sa fin
« Je ne crois pas que ma santé soit améliorée par la vie sédentaire « que je dois mener ici. Le climat est trop humide et trop brumeux « pour moi. Je crains, par moments, d’être en train de sombrer gra- « duellement.
« S’il en est ainsi, que la volonté de Dieu soit faite. J’ai déjà
« vu, de la société londonienne, à peu près tout ce que j'ai envie
4. M. P. Gansevoort Melville à H. Melville, 3 avril 1846. 2. Rencontre de Melville et d’Evert Duyckinck : renseignements commu-
niqués par Mr Mansfield.
de voir. Ce devient une corvée pour moi de prendre la peine de m'habiller pour sortir, et je mène maintenant une vie tout aussi calme que la vôtre à Lansingburgh. Je deviens flegmatique et froid. L'homme ne m’émeut plus, les femmes pas davantage. Ma circula-
« tion est alanguie, mon esprit est éteint. Je ne cherche ni à me precurer le plaisir, ni à éviter la peine. Depuis longtemps, une dose d’insensibilité s’est glissée en moi, et maintenant semble définitivement installée, ce qui, selon moi, ressemble plus à la mort qu’à la vie. Pour parler en égoïste, je n’ai jamais beaucoup estimé la vie — il serait impossible de l’estimer moins que je ne le fais aujour-