‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 58 sur 327 · AR AR À À · texte numérisé non relu

AR AR À À

d’hui. »

Ces lignes étaient écrites le 3 avril. Le 15 juin, The Tribune annonçait au public new-yorkais

« Le vapeur Great Western est arrivé ce matin. La dépouille de « Gansevoort Melville, ancien secrétaire de la légation des Etats- &« Unis à la Cour de Saint-James, a été dirigée vers le pays et la < famille du défunt !. »

Il avait vingt-neuf ans. Il est permis de déplorer, peut-être, que cette fin prématurée d’un esprit clair et dévoué ait privé Herman Melville d’une influence heureuse. Maïs, apparemment, sa mission était remplie. La carrière de son frère était, grâce à lui, brillamment ouverte : d’un seul coup, il prenait place parmi les hommes de lettres en vue de son époque.

On a maintes fois remarqué combien, jusqu'aux premières années: du xix° siècle, les colonies éparses le long de la côte atlantique, ayant en face d’elles l’immensité périlleuse des forêts et de la savane, s'étaient considérées comme une ligne d’avant-postes de la civilisation européenne, et, absorbées par les nécessités du combat journalier, s’en remettaient à la métropole du soin de leur fournir les satisfactions esthétiques. Les écrivains véritables, que ce fut un Jefferson ou un Irving, étaient des humanistes avertis, fort au fait de la culture européenne, qu’au cours de leurs voyages ils savaient apprécier en connaisseurs. L’immense développement du pays qui se produisit au début du siècle modifia profondément ce point de vue. Bien vite apparut l’esprit pionnier, chez l’écrivain qui, même si sa culture était

1. Get article découpé se trouve dans les Metcalf Family Papers. D. C.

européenne d’origine, considérait que l’Ouest représentait la vie, tandis que l’Europe était surtout glorieuse par son passé. Un Edgar Poe, par exemple, est en partie teinté de cet esprit nouveau. Sans avoir jamais vu les déserts de l'Ouest, il eut comme les pionniers, ses contemporains, un certain goût de la cruauté qui s’accorde avec la rudesse du combattant ; comme l'industriel de son temps, il eut un esprit mathématique et méticuleux. Cooper, Dana à ses débuts, furent d’authentiques pionniers, en dépit des milieux traditionnels où ils étaient nés. C’est à partir de 1830 que l'inspiration nouvelle commença de prendre son complet essor, et dota l'Amérique d’une littérature qui, vraiment, lui était propre.

Mais il serait infiniment trop simple de peindre l’Amérique littéraire, à l’heure où Melville y fit son entrée, comme déchirée entre deux groupes d'écrivains dont l’un, celui de l’Europe et du passé, achève de s’étioler, tandis que l’autre, celui de l'Ouest et de l’avenir, manifeste seul une éclatante vigueur. Des faisceaux multiples se croisent et s’enchevêtrent, et | « Age d’Or », vu d’un peu près, apparaît singulièrement complexe.

Il y a deux centres littéraires, d’abord, dont l’un est le Massachusetts et dont l’autre est New-York. Et une certaine jalousie existe entre eux, qui empêche parfois les écrivains « yankee » de réussir à New-York, et réciproquement. Près de Boston, les forces traditionnelles semblent plus fortes que jamais. Les « gentlemen » de la Nouvelle-Angleterre, groupés autour de l’Université Harvard, et disposant d’une culture étendue, et tout entière puisée aux sources européennes, sont, bien plus qu’autrefois, passionnés de lettres et de poésie. Leurs grands hommes sont Bryant, Whittier, Longfellow, Holmes et le jeune Lowell. Les grandes revues qui les soutiennent sont The North American Review, qu’un passé trop glorieux rend maintenant « respectable » à l'excès, et The New England Magazine, plus jeune et plus vivant, Cette école représente l’influence anglaise traditionnelle, et ses modèles sont Gray, Cowper et Wordsworth. Il est de mode, aujourd’hui, de la railler. Pourtant, ces hommes ont écrit des ouvrages honorables. Ils ont gagné le respect de la critique anglaise, et par là même amené le lecteur américain à faire confiance aux œuvres de son pays. La jeune littérature, injuste à leur égard, leur doit en grande partie son existence.

A côté d’eux, dans cette même Nouvelle-Angleterre, des forces

1. Tassim (A.). The Magazine in America, 369 p., New-York, 1916.

toutes’ nouvelles se manifestent depuis quelques annés. L’afflux des jeunes énergies, esprit conquérant qui, de toutes parts, se fait jour, ont conduit les penseurs les plus divers à secouer, consciemment ou non, le vieux joug puritain, rationaliste et pessimiste. De tous côtés se montre un désir d’affranchissement spirituel, de foi dans lintuition, de confiance en soi-même. Sans doute, les moyens de cette libération sont bien souvent empruntés à l’Europe. Coleridge. et Carlyle fournissent aux initiateurs de la révolution intellectuelle les formules dont, parfois, ils se grisent. Mais, si imprégné qu’il soit d’influences européennes, le mouvement nouveau est avant tout américain. Ecoutant les leçons de Channing et d’Emerson, la jeunesse pensante n’a plus foi que dans les appels intérieurs et, pour tout dire, qu’en ellemême. Concord est, en Nouvelle-Angleterre, le centre de cette école qui fait naître alors de tels espoirs. Là, dans une grande maison isolée qu’entourent un jardin et des champs vit, depuis 1835, Ralph Waldo Emerson. Autour de lui se pressent des amis et des disciples, en un cercle que ses membres nomment poétiquement le « Symposium ». On trouve là Bronson Alcott, le maître d’école follement utopique, George Ripley, le philosophe spiritualiste, et surtout Margaret Fuller, la « ménade inspirée », qui découvre sans cesse de nouvelles occasions de s’exalter. Channing, jusqu’à sa mort, est l’ami de ce cercle. Hawthorne, venu à Concord pour passer sa lune de miel dans le « Vieux Presbytère », éprouva pour ce milieu une curieuse attirance. Et tout près, bien que demeurant à l’écart, un jeune homme fraîchement émoulu de Harvard, Henry David Thoreau, hante les bois adjacents de Walden. En 1840, une revue est fondée, The Dial, qu'on a pu comparer à notre Globe romantique. Quand il cesse de paraître, un essai de phalanstère, parfaitement absurde, groupe les fidèles à Brook Farm : alors Emerson, que le bon sens n’abandonne jamais, voit l’expérience d’un œil sceptique, et Hawthorne fuit épouvanté'. Le groupe de Concord n’en demeure pas moins le plus original de l’Amérique littéraire, et un des centres d'attraction les plus puissants pour l’écrivain débutant.

A New-York, les distinctions d’école sont moins marquées — peut-être parce que moins provinciales. On peut encore distinguer des clans, mais de l’un à l’autre les transitions sont aïisées, et un certain esprit new-yorkais, positif, plein d’entrain, également éloigné

1. Sur les amis d’Emerson, voir Michaud (R.). La pensée américaine autour d’Emerson Paris, Bossard, 1920 et Æmerson, the enraptured Yankee, New- York, 1930.

des vieilleries et des utopies, donne à tous un air de parenté. L'âge, d’ailleurs, autant que les théories, groupe entre eux les écrivains. L'ancienne génération, celle d’Irving, de Cooper, de Paulding, de Fitz-Greene Halleck, est encore entourée de respect. Mais le long éloignement d’Irving, qui vient de rentrer d’Espagne, la retraite de Fenimore Cooper dans sa maison de Cooperstown, ont détourné d'eux l'attention, et l'oubli commence à les atteindre. Plus grande par contre, après 1840, demeure l'influence d'Edgar Poe. Après une longue absence où, à Philadelphie, il a dirigé diverses revues avec des succès inégaux, il est revenu à New-York en 1841 et, après de nouveaux échecs, a finalement fondé The Broadway Journal, dont la critique acérée a cinglé les écrivains sans talent. Tout un groupe de jeunes intellectuels s’est réuni auprès de lui, conquis par son talent. Il est assidu des réceptions de Miss Anne C. Lynch, plus tard Mrs Botta, qui, la première, eut à. New-York une sorte de salon littéraire. Morse et Audubon parmi les anciens, N. P. Willis, F. S. Osgood, R. H. Stoddard, Bayard Taylor entre les jeunes lui marquent leur admiration. Le Journal échoue, comme ses prédécesseurs, mais en dépit des déboires et de la pauvreté, l’opinion d'Edgar Poe continue de compter et ses Literati of New-York, parus en 1864 dans Godey's Lady's Book, ont été l'événement de la saison.

Cependant, ce sont des hommes de réputation moins ancienne qui, surtout, groupent autour d’eux les jeunes talents. A peine sorti de Columbia College, Charies Fenno Hoffmann, New-Yorkais nonchalant et brillant, a fondé, dès 1834, The Knickerbocker, qui représente bien l'esprit curieux et ardent de la nouvelle génération. A partir de 1840, il hante volontiers la boutique du libraire Bartlett, sise au rez-dechaussée de la fameuse Astor House, et, à sa suite, tous les jeunes gens y fréquentent. Mais c’est surtout Evert A. Duyckinck qui va grouper autour de lui les jeunes auteurs. New-Yorkais de vieille souche hollandaïise, fils d’un riche éditeur, il est né en 1816. Etudiant à Columbia, puis avocat, il a fondé en 1840, avec son ami Cornelius Matthews, la revue littéraire The Arcturus, puis est devenu le lecteur et le conseiller littéraire attitré du grand libraire Putnam. En 1847, avec son frère George, il fonde l'hebdomadaire The literary World, et c’est alors que son influence est la plus grande. Cette dernière revue, dont la publication se poursuivra jusqu’en 1853, est peut-être le périodique

1, Sur la littérature « new-yorkaise » voir Hemstreet (Ch.), Literary New- York, 217 p., New-York, 1903.

littéraire le plus remarquable du xix° siècle américain. Dépoarvu d'originalité, et gêné par certains préjugés, Duyckinck n’en dispose pas moins d’une culture solide, d’une vive curiosité, d’un sens littéraire affiné. Mieux qu'aucun de ses contemporains, il a le talent de signaler dans sa revue toutes les nouveautés de quelque valeur, “et Poe le tient en haute estime. Comme les frères Duyekinck possèdent d’amples ressources et une riche bibliothèque, librement ouverte à leurs amis, les fidèles de Poe comme ceux de Hoffmann deviennent, à partir de 1847, des assidus de leur maison. Leur correspondaive s'étend bientôt à tous les Etats-Unis, et même à l’Angleterre : l'énorme collection de lettres qu’ils ont léguée à la bibliothèque publique de New-York est une des sources essentielles dont on dispose aujourd’hui pour étudier cette période de l’Histoire Littéraire. Parmi leurs correspondants, on relève les noms d’Elizabeth Browning, de HallecE, de Paulding, de Poe, de Hawthorne, de Longfellow, de Holmes, de Lowell, outre, bien entendu, ceux des habitués de la maison, Hoffmann, Matthews, W. A. Butler, Bayard Taylor, bien d’autres encore, qui, pompeusement, se nomment les « Chevaliers de la Table Ronde ». Cette influence des deux frères Duyckinck sur toute une génération a longtemps été passée sous silence par les historiens modernes. En 1921, M. Weaver pouvait encore écrire que les deux critiques, et

1. Le présent ouvrage était achevé quand une: lettre extrêmement intéressante de M. Mansfield est venue nous apporter des renseignements complémentaires sur le groupe Duyckinck, que cet auteur a minutieusement étudié. I classe aïnsi les amis de Duyckinck :

a) Noyau primitif : E. Duyckinck, G. Duyckinck, C. Mathews, J. B. Auld, W. A. Butler, Dr R. Tomes, G. Tomes, R. Trevet, Wm A. Jones et les deux beaux-frères de E. Duyckinck, F. et H. Panton.

b) Ont rejoint le groupe ultérieurement : Rev. R. Hoyt, Dr J. Francis, N. Bangs, Th. Delf, Bayard Taylor, 3. T. Headley, H. T. Tuckerman, Ch. F. Hoffman, Dr F. L. Hawks, F. G. Halleck, Ed. S. Gould, G. G. Foster, R. Grant White, G. J. Adler, Parke Godwin, J. L. Mc Cracken, -D. Pell, J. Keese, Anne Lynch (Mrs Botta), Mrs CG. M. S. Kerkland, J. E. Murdock, G. H. Hackett, Wm G. Simms.

c) Amis occasionnels : J, R. Lowell, W. frving, M. Fuiler, E. A. Poe, N. P: Willis, W. C. Bryant, W. C. Macresady, J. T: Fields, Dudley Field, Wm. $S. Mount, F. O. C. Darley, Wm Page, Ch. Martin.

d) Anglais reçus à leur passage à New-York : Dickens, Thackeray, S. Lover.

e) Correspondants : Longfellow, Holmes, Hawthorne, E. Barrett Browning. . Melville connut certainement tout le premier groupe, et fut spécialement lié avec Mathews, Auld, Butler ; il connut la plupart des membres du second groupe, notamment Francis, Headley, Hoffmann, Willis, Darley, et il rencontra plusieurs des autres, en particulier Thackeray.

leur Encyclopédie Littéraire Américaine, parue en 1855, étaient tombés dans un « oubli décent » :. En 1929, M. Mumford disait :

« C’étaient d’industrieuses petites taupes, ces Duyckinck : on peut « à peine prononcer leur nom ou rappeler leur gloire éphémère sans « sourire un peu? »

Les Encyclopédies parues vers 1930 ne mentionnaient même plus leur existence. Il à fallu les travaux de MM. Hetherington et Mansfield pour qu’à nouveau l’on aperçoive le rôle important qu’ils ont joué. Car, en 1847, ils suggèrent à leurs amis les auteurs qu’ils doivent lire. Leur goût les porte vers la tradition humaniste anglaise et les écarte de la métaphysique allemande : à leur suite, les écrivains lisent Rabelais, Shakespeare, les Elizabethains, Sir Thomas Browae, Charles Lamb. Bien qu’assez éclectiques pour apprécier la profondeur et surtout le style d’Emerson, ils éprouvent de la méfiance pour la dangereuse exaltation qui règne à Concord, et tout le groupe, sous leur action, reste plus ou moins rebelle au Transcendantalisme *. Ils ont donc, pour une grande part, contribué à façonner l'esprit des écrivains new-yorkais de l’Age d’Or, empreints à leur image June vive curiosité, mais entendant rester dans les limites du bon sens et de la tradition.

Cependant, à cette même époque, l’esprit vraiment nouveau, et puürement américain, n’était représenté à New-York que par le seul Wüitman qui, éditant presque à lui seul son vaillant Brooklyn Eagle, était encore à peu près inconnu.

Nous avons vu les circonstances attirer fatalement Melville dans le clan des Duyckinck. Directement ou non, toute la suite de sa vie fut modifiée par les relations qu’il eut avec eux. À vingt-six ans, hors des récits de voyages, il n’avait rien lu de manière suivie, et, malgré le désir de culture éprouvé dès l’époque du Lansingburgh Press, il ne connaissait guère la littérature que par ouï-dire. Ayant désormais l’occasion et la volonté de combler ses énormes lacunes, il accepta, plein de reconnaissance, les conseils d’un homme aussi considérable que Duyckinck, et les lectures qu’il fit, en cette période décisive

Page 1