Renseignement communiqué par Mr Mansñeld
pour sa formation, furent surtout suggérées par celui-ci. M. Mansfield a trouvé trace de bien des livres lus alors par Melville, qu’il les ait empruntés à la New-York Sociely Library, où il s’était inscrit, ou à la bibliothèque personnelle de Duyckinck : on trouve dans cette liste, outre quelques nouveaux récits de voyages, une grande majorité de classiques anglais. Il lut Shakespeare et les autres dramaturges du temps d’Elizabeth, Sir Thomas Browne, Burton, Smollett, et, parmi les modernes, Lamb, de Quincey, Dickens. Il lui aussi des traductions d'auteurs français : Rabelais, Cyrano de Bergerac, Bayle ,Rousseau. Ce fut sans doute cette culture imprégnée de tradition anglaise surtout, française un peu aussi, qui lui donna, en 1849, un si vif désir de visiter l'Angleterre et la France, et détermina en partie le plan même de son voyage. Ce n’est qu'après 1850, malgré la désapprobation tacite de Duyckinck, qu’il tint à connaître quelques ouvrages allemands et qu’il aborda la lecture de leur interprète anglo saxon Carlyle’. Fait caractéristique, nul Américain, nul transcendantaliste surtout, ne figure sur la liste : il est hautement probable qu’il n’aborda sérieusement la lecture d’Emerson qu'aux environs de 1860, quand presque toute son œuvre était écrite. Bien plus, il semble que, sans le connaître, il se soit, sous l'influence d’Evert Duyckinck, fait d’'Emerson une idée tout à fait fausse. L’ayant entendu parler, n’écrit-il pas, en 1849 :
& J’ai été tout à fait agréablement désappointé par M. Emerson. « J’avais entendu parler de lui comme d’un homme tout plein de « transcendantalisme, de mythes et de baragouin prophétique : à ma « surprise, je l’ai trouvé parfaitement intelligible, bien qu’à dire vrai « on m’assure qu’il fut ce soir-là d’une clarté inaccoutumée ?. »
Il sentait sans doute encore l'influence de ce même préjugé quand, dans Pierre, il traça ce qui peut paraître une caricature d’'Emerson. Pourtant, nul homme peut-être, dans l’Amérique de ce temps-là, n’eût, mieux qu'Emerson, su comprendre l’âme complexe de Melville, et la passion de l’absolu qu’il commençait à éprouver. Si, au lieu de lui faire connaître Evert Duyckinck, son destin l’eût mené à Concord, il eût, selon toutes les apparences, trouvé le milieu que sa nature deman-
1. Tous ces détails sont dus à l’extrême obligeance de Mr Mansfeld. Il signale notamment la lecture par Melville à son:retour d'Europe (1850) de « Fleurs, Fruits et Epines » de Jean Paul, du « Wilhelm Meister » de Gœthe, de « Sartor Resartus », « Heroes and Hero-Worship » de Carlyle.
2. D. CG. Melville à Evert Duyckinck, 3 mars 1849, cité par Minni, DS
dait, et peut-être la désastreuse solitude où, quelques années après, il sombra, eût-elle pu lui être épargnée.
Mais, en 1846, il est évident qu’il fut ravi des relations qu’il venait de contracter, et accepta d’enthousiasme l'influence de Duyckiack. La veille encore matelot obscur, brutalement commandé par des gradés infimes, il se trouvait soudain, grâce à son nouvel ami, mêlé aux cercles les plus brillants de New-York. Alors même qu’en principe il habitait toujours Lansingburgh, il passa dans la grande ville le plus clair de son temps ; et bientôt, il devait s’y fixer. Les Duykinck lui firent connaître leurs amis, le pilotèrent à travers les expositions, le poussèrent à fréquenter les théâtres, dont il devint un habitué fervent. De même, à leur exemple, il fut vite au fait des événements politiques et sociaux, au point d’être en quelques mois à même de jouer les chroniqueurs. A cette époque se place sa collaboration à Yankec Doodle, revue satirique dont Cornelius Matthews,ami des Duyckinck, prit la direction en juillet 1847 : Melville y écrivit, sans signature, des bouffonneries mettant en scène le général Taylor, le futur président, qu'avec impertinence il appelait « Old Zach ». Le mérite iitiéraire de ces articles est mince, mais ils reflètent l’état d’esprit qu'avait alors Melville :. Sans doute ses richesses intérieures existaient-elles déjà, toutes prêtes à se découvrir. Mais un voile de légèreté, d’enjouement, presque de gaminerie, les dissimulait encore. C’est avec raison que M. Mansfield, étudiant cette période de sa vie, a donné à son travail le titre : Herman Melville, author & New-Yorker : l'adjectif « New-Yorker » n’est pas loin d’avoir le sens qu’à la fin du xix° ‘iècle avaient les mots « bien parisien ».
Melville, homme de lettres à la mode, savoura sa jeune gloire et, sensible aux éloges que Typee lui valait de toutes parts, montra devant les critiques une vive impatience. Il s’irrita, d’abord, chaque fois qu’on parut mettre en doute l’absolue authenticité des aventures qu’il avait contées, et Toby ayant, comme on l’a vu, apporté à Typee son témoignage imprévu, Melville triompha, et, d'emblée, publia l’Histoire de Toby en une brochure qui fut jointe, par la suite, à toutes les
1. Sur cette collaboration voir Mansfield (L. $.). Melville’s Comic Articles on Taylor Am. Lit., IX, pp. 411-418, janvier 1938.
éditions de Typee:. Les réserves que firent les défenseurs des Missions, attaquées dans son livre, l’agacèrent tout autant, et c’est avec répugnance qu’à la demande de Putnam il consentit à laisser expurger la seconde édition de son livre, d’où furent retranchés d’assez aombreux passages, jugés offensants pour les pasteurs, les Français cu les bonnes mœurs ?. Melville avait alors, au plus haut point, l’amourpropre d’auteur. Il ne se borna pas, d’ailleurs, à vivre sur sa réputation : à peine Typee fut-il publié qu’il entreprit de lui donner une suite, Omoo, plus fougueux, répondant par des attaques plus vives aux protestations des amis des Missions, fut écrit dans l’année 1846, et publié simultanément, à New-York et à Londres, en mars 1847. Le succès, on le verra, confirma celui de Typee. Melville semblait définitivement se ranger parmi les jeunes célébrités les plus solides.
Un événement, pourtant, vint bouleverser une carrière si brillarmment amorcée : son mariage, célébré le 4 août 1847, et dont on rarlera d’autre part. Cette union semblait devoir augmenter encore sa confiance en l’avenir. Avec sa jeune femme, il vint presque tout de suite se fixer à New-York, comptant y mener la vie agréable d’un homme de lettres prospère, jouissant de la vie, écrivant avec joie, lisant les innombrables ouvrages qui tentaient sa curiosité, Mais le rêve devait s’évanouir en peu de semaines, et les anciens tourments, apparemment guéris j«dis par le grand vent de l’aventure, se présentèrent à nouveau, après des années d’insouciance. Ce n’était pas, sans doute, ie désespoir brutal qui, autrefois, avait conduit Melville à Nantucket : ses écrits montrent que l’espérance restait tenace au fond de son cœur. Par contre, il avait maintenant trop de culture pour ne pas raffiner sur ses souffrances, ne pas les compliquer d’inquiétudes philosophiques. Pour les Duyckinck et leurs amis, un Meiville bien différent de celui qu’ils croyaient connaître, de l’auteur du gracieux Typee et du fringant Omoo allait surgir, encore que l’existence extérieure de leur ami présentât d’abord peu de changements. Mais son nouveau livre allait tout révéler. Plus jeune, et plus indépendant, il eût peut-être repris la mer. Marié, et condamné à écrire pour entretenir le foyer qu’il venait de fonder, il n’eut d’autres ressources que de confier à son livre doutes et déceptions. Ainsi naquit Mardi, son troisième ouvrage. Il ne ressemble guère aux «deux