‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 62 sur 327 · Weaver, pp · texte numérisé non relu

Weaver, pp

ses sentiments sur la première jeune fille qui se présente. Melville laissa passer dix ans entre l’heure où il perdit ses illusions sur ‘sa mère et celle où parut sa fiancée. En outre, le roman montre les amours illusoires de Pierre envers Lucy ruinées soudain par la naissance d’une passion véritable. Si Lucy correspond à Elizabeth Shaw, admettra-t-on qu’isabel n’ait été qu’une fiction ? Il est, on le voit, bien difficile, si l’on veut chercher la biographie dans Pierre, d'échapper aux contradictions.

Peut-être, cependant, n’est-il pas impossible de retenir en partie la thèse de M. Weaver. Nous avons laissé entendre précédemment qu’ « Isabel > pourrait bien n’être pas qu’une fiction. Que Meïville, à son retour, ait encore songé à elle ; qu’il ait même essayé de la revoir (ne dit-il pas, dans ses souvenirs sur son oncle Thomas, qu’il alla « visiter son parent, devenu vénérable, dans sa maison de l’Ouest : » ?) : ce sont là des suppositions qu’on est tenté de formuler. Faudrait-il admettre que, las d’un sentiment trouble, et mécontent de lui-même, il ait senti se réveiller en lui l’image longtemps assoupie d’une femme pure et divine, telle que, enfant, il lPavait conçue ? Pareille saute d'imagination eût suffi à parer d’une auréole inattendue la modeste jeune fille, vue d’abord avec indifférence, et à persuader le futur auteur de Mardi, qu’il avait découvert Yillah, le our et insaisissable idéal spirituel ?

Ce n’est là qu’une frêle hypothèse. Quelques points, par contre, sont assurés. En mars 1846, Melville ne voyait en Miss Shaw qu’une jeune fille aimable auprès de laquelle il avait passé quelques jours repoasants. Entre cette entrevue et son mariage, il eut à six reprises l’occasion d’écrire à son ami Evert Duyckinck. Ses lettres sont enjouées, parfois spirituelles. Mais on sent qu’il se donnaït avant tout à son métier d'homme de lettres : pas une fois on ne peut deviner un homme amoureux ?. En cette année 1846, Omoo fut écrit : on n’y sent pas non plus l’allégresse que peut inspirer une passion comblée. Ce n’est qu’en février 1847 qu’apparaît un indice. Ecrivant à Peter Gansevoort, il lui demanda de l’aider à obtenir un poste de fonctionnaire dans les bureaux des finances. Signe sans doute qu'ayant, dès cette date, décidé de se marier, Melville, conscient de ses responsabilités, sentit le danger de vivre seulement de sa plume, et voulut,

1. Sketch of Major Thomas Melville Jr, by a Nephew dans the History of Pittsfield compiled.. by J. A. Smith, Pittsfield, 1876.

2. D. C. Plusieurs de ces lettres sont citées dans Minni, passim.

par prudence, s'assurer un revenu fixe !. On peut conclure de tout cela que sa décision fut plus réfléchie que spontanée, et n’eut rien de ces entraînements irrésistibles dont toute l'attitude d’un homme est changée. Que ce fût ou non, comme le croit M. Weaver, parce que Melville portait dès longtemps en luitune image idéale et toute intellectuelle de la femme, ii apparaît que peu à peu seulement le portrait d’Elizabeth s’embellit dans son esprit; au bout de quelques mois, sans doute, il se crut sincèrement amoureux. Mais qu’il fût à ce point demeuré maître de lui, et qu’il ait si bien renfermé son secret, prouve assez que cet amour n'était guère qu'illusoire. Quant à Ja jeune fille, nous pouvons à peu près discerner ses sentiments aux lettres qu’elle écrivit pendant son voyage de noces. Elle aussi, elle dut se croire amoureuse. Mais il semble bien que la perspective du changement et la curiosité d’une vie nouvelle aient été pour hbeaucoup dans sa joie. Melville et elle se marièrent en s’illusionnant sur leurs vrais sentiments, et cette erreur devait causer leur malheur

à tous deux.

Aussitôt après la cérémonie, les jeunes mariés partirent ensemble et firent un court voyage de noces qui les mena dans les White Mountains du New-Hampshire et du Vermont, et de là jusqu’à Montréal. Trois jours après son départ, Elizabeth écrivit à Mrs Shaw. Sa lettre est enjouée, comme celle d’une enfant à l’heure du départ en vacances. Elle décrit des paysages, rassure ses parents sur son sort et ne fait aucune allusion au bonheur qu’elle peut trouver auprès de son compagnon. La lettre se termine ainsi

« Assurez papa de mon affection, et faites que je reçoive bientôt < une lettre de lui. Rappelez-moi au bon souvenir de tous les membres « de la famille, et de Mrs Melville et des jeunes filles — ma mère et « mes sœurs — comme cela me paraît étrange. Recevez beaucoup « d'affection pour vous, ma chère mère, et croyez-moi comme tou- < jours votre fille affectionnée, Elizabeth, — même si j’y ajoute —

« Melville — pour la première fois *. » Melville, lui, a ajouté quelques

1. G. L. C. H. Melvile à Peter Gansevoort, 3 février 1847, citée par Pattsits, p. 11.

2. M. P. EL S. Melville à Hope S. Shaw, 6 août 1847, citée par Weaver, pp. 261-262.

lignes : c'est un post-scriptum cordial qui ne fait que détailler le programme d'excursions. Les sentiments « romantiques » ne semblent pas

faire beaucoup déraisonner les amoureux.

Au retour, ils s’installèrent au foyer familial de Lansingburgh. Une

autre lettre d’Elizabeth Melville à sa mère adoptive, écrite alors, est du même ton. Ce ne sont que descriptions d’incidents du voyage, évocations des scènes vécues à bord du vapeur qui, par le canal, les mena du lac Champlain jusqu’à Lansingburgh. Mais déjà la jeune femme sent obscurément une déception. Elle regrette l’absence de ses jeunes frères, elle attend la visite de ses parents. La seule allusion qu’elle fait au bonheur conjugal est un post-scriptum :

« Herman me prie de vous envoyer à tous son bon souvenir’ »

Cette lettre annonçait l’intention de Melville et de sa jeune femme d’aller s'établir à New-York. Le frère de Melville, Allan, devait se marier, et les deux ménages prendre une maison en commun. Dès le mois de décembre, l'installation, dans une maison portant le n° 103 de la 4° Avenue, était achevée $. Une nouvelle lettre d’Elizabeth décrit ainsi sa vie :

« Nous déjeunons à huit heures, puis Herman va faire un tour à « pied, et moi je me hâte d’aller mettre sa chambre en ordre, pour < qu’il puisse s'installer à son bureau dès son retour. Alors, je lui « dis au revoir, en lui recommandant de bien travailler, de ne pas « renverser l’encrier, puis je manie le plumeau, fais le lit, etc., dans < ma propre chambre. Puis je descends, et lis les journaux un petit < moment, et ensuite je suis prête à m'installer à mon ouvrage, « quel qu’il soit — à confectionner ou raccommoder pour Herman « et pour moi — en tout cas je n’ai passé de jour encore sans avoir < de couture d’un genre ou de l’autre à faire. Si j'ai des lettres à « écrire, comme c’est le cas aujourd’hui, je commence d’ordinaire « par elles, mais, quoi que je me mette à faire, j'ai tout juste le « temps d’être bien en train, et alors, ding-dong, voici le gong du « déjeuner. Il est midi et demi — à ce moment-là nous devons nous « attendre à des visites, et donc devons nous habiller tout de suite « après le déjeuner. Ensuite, Herman insiste pour faire une prome- « nade à pied d’une heure au moins. Aussi, à moins d’avoir la pluie « ou la neige comme excuse, je fais d'ordinaire une sortie, et un tour

. M. P. EL. $. Melville à Hope $. Shaw, 28 août 1847, citée par Weaver, : pp. 262-265. :

2. Adresse inscrite en tête d’une lettre d'El. Melville. M. P., & février 1848.

DRE EE ON ET TA re y me M LES DIRE L > Ÿ ee OR N L2 r 2 *

à pied d’un mille ou deux en descendant Broadway. Le temps de rentrer, et il est deux heures, sinon plus, et alors je dois me faire aussi belle que possible pour retrouver Herman au diner. Ceci fait, il ne me reste qu’une heure de temps disponible. A quatre heures nous dinons, et, le dîner terminé, Herman. et moi nous montons à notre chambre, et nous nous offrons une heure à peu près de bonne causerie, ou bien il me lit quelques-uns des chapitres qu’il a écrits dans la journée. Alors il va en ville faire une promenade à pied, regarde les journaux dans la salle de lecture, et rentre vers 7 h. 1/2 ou 8 heures. Alors mon ouvrage ou mon livre est mis de côté, et comme il ne se sert guère de ses yeux ux bougies, ou bien je lui fais la lecture, ou bien je prends part à une partie de whist pour lui plaire, ou bien il écoute notre lecture ou notre conversation, à son choix. Car nous nous réunissons tous dans le salon, le soir, et l’un de nous lit à voix haute au bénéfice de tous. Alors, nous allons nous coucher, de très bonne heure : à 10 heures, tout le monde se disperse. Nous trouvons même cela

une heure très tardive pour être encore debout. — Voilà le cours ordinaire des événements : ainsi vous voyez comment mon temps est occupé. Mais quelquefois — pauvre de moi! — il nous faut

aller faire des visites, et alors, adieu tout le reste pour ce jour-là. Car, ma parole, cela prend tout le jour, depuis une heure jusqu’à quatre. Et il se peut que nous n’en réussissions pas plus de deux ou trois, si les gens ont la mauvaise idée d’être chez eux, car on est ici si loin les uns des autres, et tous les amis d’'Herman et d’Allan sont fellement polis, sans parler des vieilles relations de Mrs M., que je suis passablement lasse et fatiguée de rendre des visites. Et on n’en a pas plutôt expédié quelques-unes qu’ils reviennent, et tout est à recommencer.

« Vous savez que les visites de cérémonie ont toujours été mon abomination. Et quand il s’agit de parfaits inconnus, et que nous devons faire passer nos cartes pour qu’on sache qui nous sommes, c’est encore pis. À part les visites, j’ai à peine été voir des amis. Herman n’aime pas les réunions, et elles ne me disent rien, ici’. »

Six semaines plus tard, on devine Elizabeth Melville un peu étour-

die : la maisonnée de Lansingburgh, au grand complet, s’est reconsti-

tuée à New-York. La belle-mère, un beau-frère et cinq belles-sœurs

4. M. P. EL. Melville à Hope $S. Shaw, 23 décembre 1847, cité par Weaver,

pr. 268-272.

l'entourent. Son mari s’est plongé dans un nouveau livre, et ne veut plus prendre part à aucune « party ». Elle s’est sincèrement attachée à lui, et ne cherche qu’à lui être agréable. Mais il ne fait plus, lui, les mêmes efforts d’amabilité qu’au début : il se donne tout entier à Mardi, sa nouvelle œuvre, et laisse sa femme de côté’. Et la tragédie des relations futures de Melville et de sa femme est en germe dans cette situation. Melville, confusément encore, sent son erreur : la compagne idéale qu’il avait un moment cru trouver, n’a pas grand”chose de commun avec son rêve. Elle lui est toute dévouée, tâche plus ou moins adroitement de le distraire et de l’aider. Mais il est vain de lui demander la communion de pensées et de sentiments qu’il - croyait trouver en elle.

Elizabeth Melville était une bonne et simple femme. Elle eut, dès son entrée en ménage, le désir sincère de bien faire. Elle adopta d’emblée toute la famille de son mari, recommanda à sa mère de n’oublier dans ses lettres aucun des innombrables Melville, et plus tard prit à sa charge la correspondance familiale que son mari supportait avec impatience, l’excusant tant qu’elle pouvait auprès des tantes et des cousines. Elle s’appliqua de son mieux aux travaux ménagers, pour lesquels, cependant, elle était bien peu douée. Elle cultiva, malgré un certain éloignement à leur égard, les relations sociales tant qu’elle crut que son mari les aimait, et abandonna les distractions quand elle comprit qu’il n’en voulait plus. Elle alla, sans murmurer, vivre où il voulut demeurer, campagne, ville, éampagne encore et ville une fois de plus, admettant chaque fois que les raisons de son mari étaient bonnes. Elle l’aida matériellement, dans sa tâche, copiant des manuscrits, corrigeant des épreuves ?, et, son mari absent, correspondant avec plus ou moins de bonheur avec des éditeurs*. Elle essaya. surtout au début, de comprendre sa pensée, se fit lire ce qu’il venait d'écrire, et, jusqu’au bout, témoigna d’une pieuse admiration pour le génie de son mari“. Elle le soigna, avec un dévouement total, pen-

1. M. P. EL. Melville ‘à Hope S. Shaw, 4 février et 5 mai 1848, cité par Weaver, pp. 268-272.

2. C£., même en 1878, l’activité dépensée par El. Melville dans la préparation de Clarel (V. chap. 11, 1).

3. Cf. sa correspondance avec Ev. Duyckinck en 1860 (chap. vr, 2). k. Conversation avec Mrs Metcalf.

dant les maladies qui l’affligèrent pendant toute la seconde partie de sa vie. Elle lui donna quatre enfants, dont elle accepta bien souvent de sacrifier le confort à la tranquillité de son mari. Elle ne se plaignit jamais des sautes d'humeur d’un homme qui bientôt manqua de prévenances, et dans la suite fut souvent un malade irritable et offrant toutes les apparences de l’égoïsme. Epouse, elle fut une sainte. Son mari mort, elle fut le contraire de ces « veuves abusives » qui exigent l'hommage avec orgueil. Avec une dignité timide, elle défendit la mémoire d’'Herman Melville, contre Julian Hawthorne notamment *. Avec respect, elle garda les manuscrits et les moindres souvenirs laissés par lui *. Et le petit carnet sur lequel elle consigna les étapes de la vie de son mari est, dans sa simplicité, le document le plus émouvant que nous ayons sur lui #,

Melville, de son côté, eut, à plus d’une reprise, des élans vers sa femme qui témoignèrent, à défaut d’amour, d’une véritable affection. Quand, le 26 février 1849, naquit Malcolm Melville, son premier fils, il eut certainement une période de fierté et de tendresse 5. Et l’absence ranima cette affection qui déjà somnolait à nouveau, au point que, faisant un voyage en Europe quelques mois plus tard, il fut de plus en plus subjugué par la nostalgie, et abrégea un séjour en Angleterre tout rempli de séduisantes promesses, afin de revoir plus tôt sa femme et son enfant. À d’autres moments encore, le mot de « home », alors qu’il était loin, suffit à l’émouvoir. Etant vieux, il contempla parfois avec tendresse la fidèle compagne de sa vie, et le tout dernier poème qu’il ait fait imprimer, The Return of the Sire de Nesles, fait manifestement allusion à « Lizzie » : il chante en quelques vers le retour au foyer, après de longs et pénibles voyages, et déclare qu’auprès de sa compagne seulement il a trouvé le repos.

Et pourtant, ce mariage, au total, fut désastreux. Ces heures d’atten-

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