LE VOYAGE A LONDRES
Au cours de l’été 1849, Melville prit la décision d’aller faire en Europe un voyage d’affaires. Ses raisons étaient excellentes : il devait, pour faire vivre les siens, compter presque uniquement sur la vente de ses livres. Or la conquête du public, encore un peu provincial, de Amérique, ne suffisait pas, vendit-on six mille exemplaires d’un ouvrage comme on avait fait pour Typee. La Grande-Bretagne ctait restée la vraie métropole des lettres anglo-saxonnes, et c’était le public anglais qu’il importait d'atteindre. Pour cela, il fallait s’assurer d’emblée, près d’un éditeur, des contrats moins timides que ceux que Melville avait, jusque-là, signés avec Murray ou Bentley, et qui piévoyaient seulement un tirage initial de 750 ou 1.000 exemplaires. Mel-
1. G. L. GC. El. Melville à Cath. G. Lansing, 2 février 1876, citée par Paltsits.
ville décida de partir, emportant le manuscrit de White Jacket, et d'en négocier l'édition de vive voix. Sans doute, est-ce le seul motif de son départ qu’il ait donné aux siens, à son beau-père surtout qui, selon toute vraisemblance, finança ce voyage comme il devait, sept ans plus tard, financer le pèlerinage en Terre Sainte.
En réalité, d’autres raisons, moins nettement avouées, durent aussi pousser Melville !. Il sentait son infériorité d'homme auquel avait manqué l'empreinte d’une vieille civilisation, et que son expérience avait seulement préparé à conter des histoires de cannibales alors que ses. goûts et ses lectures l’attiraient vers une atmosphère ancienne d’art et de culture. Il souffrait de ne connaître l’Angleterre, la France et l'Allemagne, que par les livres : son bref séjour à Liverpool l’avait seulement fait souffrir d’être étranger aux raffinements entrevus. Done, en même temps qu’il assainirait ses finances, son voyage, songeait-il, comblerait de pénibles lacunes. Enfin, il avait peut-être déjà, tout au fond de soi, le désir égoïste, qui allait s'épanouir dans sa vieillesse, de jouir un peu des délices de la vie après de rudes années ée labeur qui, tout compte fait, ne lui avaient pas donné beaucoup de joie : il allait voyager confortablement, et prendre une belle revanche de ses anciennes et pénibles traversées. On comprend que son départ ait été si joyeux : malgré le temps gris du départ, il est tout au plaisir d’avoir une belle et spacieuse cabine pour lui seul, et, en ce jour d’appareillage, il ne semble guère songer aux siens ?.
Son voyage nous est connu par les deux carnets où il a noté ses impressions. Mrs Metcalf les possède. M. Weaver en a, dans son livre, donné de longs extraits #. M. Mansfeld, enfin, a réussi à identifier bien des lieux traversés, bien des spectacles admirés, bien des gens rencontrés Ce voyage est une des parties de l’existence de Melville qui nous soit le plus aisément accessible.
Il quitta New-York le 11 octobre 1849, sur le voilier Southampton, courrier régulier de la ligne de Londres. Dès le départ, nous sentons.
1. Voir sur les raisons psychologiques de ce voyage, l’Introduction per M. Weaver, au Up. the St. New-York, The Colophon, pp. vi-vir, 1935.
2. Journal de 1849 en possession de Mrs Metcalf. Inscription du 11 octobre 3. Weaver, Chap. x1v.
4. Mansfield (L. S.). Herman Melville, Author and New Yorker, 184h-1851. Thèse inédite, chap. vi, Chicago, 1937.
la joie qu’il éprouve à retrouver la mer, et à sentir renaître les impressions de sa jeunesse avec, en plus, le sentiment de la liberté. Dès le premier jour, son journal parle :
« Monité dans les hunes, pour retrouver la vieille émotion d’être au « faîte de la mâture. »
Et le lendemain, il écrivit :
« Trouvé que l’océan était toujours pareil à lui-même. »
Pendant les vingt-cinq jours que dura la traversée, on sent en lui cet enivrement de l’air du large, cette joie de se sentir toujours alerte, malgré le mauvais temps qui n’épargne pas le Southampton et rend parfois malheureux les passagers moins aguerris. A maintes reprises reparaissent dans le journal les indications
« Avant de déjeuner, monté à la pomme duü mât en manière de « gymnastique »… «< Passé une bonne journée dans la mâture >»... € Dans la grand’hune ».…, « J’allai sur le beaupré : vue splendide. »
On sent la secrète fierté quand un passager fou s’étant jeté à l’eau, Melville, sans hésiter, montre toute la présence d’esprit nécessaire, saisit « le garant du canot arrière », et le lance à l’homme qui sy agrippe. Et l’on devine combien le goût du voyage l’a repris quand on le voit former le projet magnifique de s’en aller jusqu’à Constantinople ou en Terre Sainte : projet auquel il doit ultérieurement renoncer faute d’argent, et qu’il réalisera seulement sept ans plus tard, à une époque de sa vie sombre entre toutes. Ce plaisir du voyage et de l’aventure, on le sent encore dans la hâte avec laquelle il veut débarquer, cherchant à toucher terre dès Portsmouth, quittant le bord à Deal, le 5 novembre. Il laissa le Southampton lui porter ses bagages jusqu’à Londres : on retrouve l’état d’esprit du marin qui, au terme du voyage, languit après le port, bien que la mer soit l’élément où il est vraiment à l’aise.
Ces dispositions pleines d’entrain, qui montrent l’homme en pleine santé, font de Melville, à bord, un compagnon apprécié. Il s’est fait des amis : le maître du bord, capitaine Griswold, mal jugé au début, mais qui se révèle un vrai gentleman, avec qui plus d’une fois Mélville aimera boire un verre de vin, et qu’à Londres il retrouvera volon-tiers; un certain Dr Taylor, cousin de l’écrivain, que George Duyckinck lui a présenté au départ, et avec lequel il a remué ses projets de départ en Orient ; un aimable jeune homme du nom de Mac Curdy, fils d’un gros négociant de New-York ; un artiste écossais, qui va dans son pays dessiner des paysages à l’intention de riches amateurs d’Albany ; des Américains, des Anglais, des Français : Mel-
ville est en bons termes avec tous. Il prend volontiers part aux divertissements du bord : parties de cartes, concert au salon, réunions dans les cabines autour d’une bouteille de whiskey, de vin du Rhin ou de Bordeaux. Melville donne, à bien des points de vue, l’impressior du voyageur jovial qui songe à jouir pleinement de sa traversée.
Pourtant, sa personnalité est trop riche pour se contenter de cette exaltation presque physique. Plus profond, un autre courant dirige ses pensées. Depuis que, tout en écrivant Typee et Omoo, il s’est mis, par désir de culture, à lire des ouvrages profonds, la tendance philosophique de son esprit s’est éveillée. Elle s’est épanouie quand, renonçant au roman d'aventures, il s’est senti contraint de faire Mardi et mettre au point, de manière déjà douloureuse, ses idées encore incertaines. Les mois qu’il vient de passer à écrire Redburn et White Jacket n’ont pas affaibli, malgré les apparences, ce penchant de son esprit. Les soucis métaphysiques et moraux ont continué de le préoccuper. Or il devait trouver à bord le compagnon qui était le mieux fait pour l’entretenir dans cette voie. C’était un Allemand nommé Adler, présenté par George Duyckinck en même temps que Taylor. Professeur de langues modernes à l’Université de New-York, il avait écrit maint article sur la littérature allemande, fait un lexique anglais-allemand et un manuel de langue allemande, et publié diverses traductions !. Melville le décrit en ces termes, dès le 12 octobre :
« Il se trouve à bord quelques passagers très agréables, avec lesquels on peut converser. Au premier rang de ceux-ci est M. Adler, savant allemand auquel Duyckinck m’a présenté. C’est l’auteur d’un formidable lexique (allemand ou anglais) ; à le compiler, il s’est presque ruiné la santé. Il a été presque fou, m’a-t-il dit, pendant quelque temps. Il est plein de métaphysique allemande, et discourt de Kant, Swedenborg, etc. 11 a été jusqu'ici mon compagnon principal. »
Les entretiens de Melville et du Dr Adler allaient, à bord, se multiplier. Dès le lendemain, Melville écrivit :
« Arpenté le pont avec l’Allemand, M. Adler, jusqu'à une heure « avancée, parlant du déterminisme, du libre-arbitre, de la connais- « sance de l'Etre, etc. Sa philosophie est « Coleridgéenne » ; ïl < accepte les Ecritures comme d'inspiration divine, et pourtant se « réserve le droit d’interroger la Nature. Il ne tient pas la Bible
9, Sur Adler, voir Sundermann (Dr. K. H.). Herman Meloilles Gedankengut,
p. 108, Berlin, 1937.
« pour absolument infaillible, et ne considère pas que tout ce qui, « dans la Science, le contredit, soit faux. Il croit qu’il y a des « choses qui ne sont pas divines, et demeurent indépendantes de « Dieu — des choses qui auraient existé même sans Dieu. — Ainsi : « « deux et deux font quatre ». Car ce n’est pas Dieu qui l’a décrété de « façon mathématiqué, mais la nature des choses qui le veut ainsi. »
Le 15 octobre, Adler esi longuement mentionné :
« Sa compagnie vous développe à un très haut degré.»
Le 27 au soir, une réunion a lieu dans une cabine, de neuf heures et demie à deux heures du matin.
« Nous avons parlé métaphysique continuellement, et Hegel, Schle- « gel, Kant, etc., furent discutés sous l’effet du whiskey. Je n’ou- « blierai pas le regard d’Adler quand il a cité Laplace, l’astronome « français : « Il n’est pas nécessaire, Messieurs, d’expliquer ces < mondes par l’hypothèse, etc. »
Presque chaque jour, les entretiens se répètent. Melville, qui n’a certes lu ni Kant, ni Schlegel, semble tenir Adler pour un esprit supérieur, et se passionnant pour ce jeu dangereux des idées, si caractéristique de l’ancienne Allemagne. Cest à cet Adler — qui, n'étant pas philosophe professionnel, est peut-être peu qualifié pour expliquer des systèmes si complexes — que Melville devra la seule connaissance de la philosophie allemande, ou presque, qu’il aura jamais !. En tous cas, son penchant métaphysique reçoit là une impulsion décisive. Pour l'instant, sa robuste santé, son équilibre intact lui permettent de se passionner pour ces questions sans être dominé par elles. Sa pensée, au contraire, en est enrichie, et les conversations d’Adler (que d’ailleurs Melville reverra plus tard à New-York) ?, auront certainement une influence indirecte, mais puissante, sur la conception de Moby Dick. C’est seulement plus tard, sur l’esprit de Melville affaibli par le travail et la maladie que les inquiétudes métaphysiques exerceront une action dévastatrice. Maintenant, tout l’enrichit, et rien ne semble pouvoir l’affaiblir.
Sa robustesse n’est même pas atteinte par une troisième tendance qui se manifeste en lui après le départ. En effet, à côté du Melville joyeux, qui semble vivre dans l’instant présent, et du Melville méditatif qui songe à de lointains problèmes, nous trouvons le Melville épris d'affection, que la présence des êtres aimés satisfait mal, et qui pour-
1. Sur l’influence d’Adler, voir Sundermann, op. cut. 2. Voir lettre à Ev. Duyckinck, D. C. Voir aussi allusion dans Moby-Dick.
tant, loin d’eux, ne peut être tout à fait heureux. Il est content, sans nul doute, après deux ans de vie conjugale et de responsabilités, de se retrouver, pour quelques semaines, un homme libre. Cependant, bientôt, la pensée de sa femme et de son fils restés au pays l’'émeuvent.
&« Qu'est-ce que fait le petit Barney ? Où est Oriane :? » écrit-il le 16 octobre : noms d’amitié, sans doute, de sa femme et de son fils. Et le 20, entendant un bébé qui crie dans une cabine voisine, il répète sans changement les deux questions. A trois reprises, Melville, décrivant un incident banal de la vie du bord, s’interrompf, comme si sa pensée profonde était ailleurs, et il note un mot d’enfant de son fils Malcolm : « Where dat old man ? » Au moment même où il paraît tout à la joie de débarquer, il écrit :
« Demain à cette heure-ci je serai à terre, et je foulerai à nou- « veau le sol anglais, après dix ans, — alors, matelot, maintenant H. M. « auteur de Pee-Dee, Hullabaloo et Pog-Dog. Pour la dernière fois, « je laisse là mon journal de bord, pour ajouter une ligne ou deux < à la lettre de Lizzie, la dernière que j'écris à bord (Where dat old < man ? Where looks ?)2. »
Melville séjourna d’abord en Angleterre, du 5 au 26 novembre. il devait, après une brève excursion sur le Continent, faire un nouveau séjour à Londres ; mais c’est évidemment au cours de sa première visite qu’il reçut les impressions les plus vives. De l’Angleterre, il n'avait encore vu que Liverpool, treize ans plus tôt. (Il avait peutêter entrevu Londres, mais on ne peut s’en assurer.) Il voulut, cette fois, visiter le plus qu’il put du pays. Il débarqua donc à Deal, en compagnie d’Adier et de Taylor, et, marcheur intrépide, entraîna sés deux amis à pied, d’abord jusqu’à Sandwich où, avec délices, il visita un vieux château, puis à Canterbury, dont la cathédrale l’enthousiasma. À Londres, atteint par le train le lendemain 7 novembre. les trois amis prirent chacun une chambre dans un hôtel bon marché du Strand. Et Melville, aussitôt, déborda d’activité.
Il devait, avant tout, s’occuper des questions de vente, objet même
1. En marge du journal, Mrs Melville a écrit au crayon : « Mackÿ’s baby words ».