Journal de 1849, 4 novembre
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de son voyage. On peut juger, à un simple détail, du souci que lui causait, à ce moment, le succès matériel de ses ouvrages : à peinc débarqué, il courut en effet dans un salon de lecture, voir les notices consacrées à Redburn. Même s’il méprisait cet ouvrage trop hâtif, il était obligé de veiller à son succès. Mais un soin plus urgent l’appelait : il lui fallait se mettre en quête d’un éditeur pour White Jacket. Il avait été, déjà, en relations avec Murray, éditeur anglais de Typee et d’Omoo, puis avec Bentley, qui avait publié : Mardi et Redburn. Dès le 8, il alla faire visite à Bentley, et ne le trouvant pas, il alla chez Murray. Le second éditeur était absent aussi. Il écrivit aux deux libraires, leur demandant des rendez-vous, et Bentley le reçut le 14. I1 remit à Melville un billet pour cent livres sterling, payable à soixante jours, qui réglait ses droits sur l’édition anglaise de Redburn, et offrit deux cents livres pour l’édition correspondante de White Jacket. Mais il n’accepta pas de rien verser d'avance, et Melville avait besoin d’argent tout de suite. Déclinant donc les offres de Bentley, il s’en retourna chez Murray. Celui-ci fut charmant, invita Melville à dîner, mais avec mainte excuse, déclina l’honneur ile publier White Jacket. Et les visites aux éditeurs se suivirent, avec le même insuccès. Le 17, ce fut Colborn, le 19 Longman, le 20 Moxen. Le 29, Melville était vraiment découragé. Un ami devait le mener chez l'éditeur Bogne. Il nota dans son carnet :
« Je prédis qu’il va décliner l'offre. »
La prédiction était fondée. Le soulagement vint, enfin, le 26, quand Melville réussit à négocier le billet remis par Bentley, envoya aussitôt 40 livres sterling à New-York, conserva le reste, et décida de changer d’air. Il savait qu’au retour le mieux serait de ne pas s’obstiner, et d’accepter les offres de ce Bentley qui, après tout, l'avait jusqu’à présent convenablement traité, et dont on pouvait si bien négocier les billets.
Mais les affaires n'étaient pas, il s’en faut, le seul souci de Melville. Il était venu, en grande partie, pour satisfaire une curiosité qu’il éprouvait depuis l’enfance. Pendant les vingt jours que dura cette première étape de son voyage, il parcourut en tous sens la ville et. ses environs ; et ce séjour allait faire sur lui la plus forte impression. Il serait tentant d’évoquer, à la lumière de l'Histoire et de la Littérature, ce Londres de 1849, et, l’esquisse terminée, d’imaginer les réactions d’un touriste américain, épris d’une culture qu’il connaissait par ouï-dire, lorsqu'il confronta son rêve et la réalité. On risquerait, malheureusement, de faire d’étranges erreurs. Pour l’his-
torien, la cité que visita Melville est le Londres victorien par excellence. Le libre-échange à vaincu depuis qu’en 1846 Sir Robert Peel a fait abroger les « Corn-Laws ». L’effondrement du Chartisme, en 1848, laisse entendre que le pays, dans son ensemble, se rallie à l’économie libérale. La sévère répression qui vient d’étouffer la révolte de la « Jeune Irlande » rassure le public anglais. IL semble qu'un ordre nouveau soit accepté, fondé sur la prospérité commerciale et la conquête pacifique des marchés et reléguant dans un même oubli conservatisme et romantisme. Une reine de trente ans, sûre maintenant d'elle-même et de son pays, et six jeunes enfants royaux, espoir de la dynastie, symbolisent cette Angleterre nouvelle. Aux yeux de lhistoire littéraire, au contraire, apparaît non cette assurance satisfaite communément attribuée aux Victoriens, mais un malaise qui montre que les âmes d’élite se contentent aussi mal des nouvelles formes que des anciennes.
« Le Romantisme », dit M. Cazamian, « se survit et se prolonge, < non comme le crépuscule d’un jour éteint, mais comme un foyer « lumineux et chaud, dont le rayonnement partout se fait sentir !. »
Quelques œuvres typiques des années 1848 à 1850 sont Dombey and Son, David Copperfield, Bleak House, Shirley, The Seven Lamps of Architecture, The Princess, Pendennis. En 1849 paraît, anonymement, le premier roman de Mrs Gaskell. Dante Gabriel Rossetti peint son premier tableau, et Charles Kingsley fonde les Christian Socialists. L'image que nous donnent tous ces artistes est celle d’une ville où l’on souffre, et où l’esprit généreux doit s’indigner, ou s'évader. Ce ne fut, pourtant, ni l’un ni l’autre de ces aspects qui frappa Melville, en dépit de toute sa sympathie, de sa curiosité, et des occasions remarquables dont il disposa. Il se laissa prendre, simplement, au charme d’une des vieilles métropoles de la culture. Il flâna dans les rues, et vit les étalages des bouquinistes. Il alla, en ces vingt jours, huit fois au théâtre, pour ne rien dire des églises où, le dimanche, il se rendit « pour entendre la musique ». Il ne manqua pas les événements pittoresques : procession du Lord-Maire, ou pendaison de deux: criminels fameux ?. Il goûta le charme de monuments vénérables comme ceux du Temple, alla voir les frondaisons célèbres de Kew et de Richmond, visita Windsor, Hampton Court et Dulwich.
1. Legouis (E.) et Cazamian (L.). Histoire de la Littérature anglaise, pp. 1041- 1042, Paris, 1928. | 2. Les Manning. Voir journal de 1849, 13 novembre.
J1 fit de nombreuses visites, reçut un grand nombre d’invitations à dîner, grâce à des lettres que des amis lui avaient remises, les Duyckinck et N. P. Willis notamment’. Dans les cercles littéraires, il rencontra des journalistes, des satiristes, des critiques *, entendit maint propos amusant sur Lamb *, et s’égaya des flatteurs qui entouraient Lockhart et sa « prodigieuse cravate blanche, taillée, je pense, dans le linceul de Walter Scott » Dans le monde, il s’émerveilla du luxe déployé : s’il manqua la visite de Lord John Manners, l’ami de Disraeli*, au moins put-il contempler au cours d’un diner, les douze laquais du fastueux Mr Bates. Et il goûta, autant que ces aristocratiques raffinements, le bien-être pittoresque des vieilles auberges, leur rosbif et leur « ale ». Il vit, en somme, la « Vieille Angleterre » des cartes de Noël : c’est cette image simplifiée, et non le tableau complexe que l'Histoire a tant de peine à établir, qu'il conserva. On peut juger cette attitude frivole : on aurait tort, croyonsnous, de la reprocher à Melville. C’est justement de cette atmosphère d’ancienne civilisation, si délicieusement respirée, qu’il avait besoin. Le moment historique où il vivait n’importait guère à son œuvre. Ce qui manquait encore à Melville, c'était la connaissance directe et familière de ce vieux charme européen qui, malgré les bouleversements politiques et sociaux, se survit d’âge en âge. Et cela, Londres le lui donna.
Melville, pourtant, continuait à consacrer une grande part de son temps à des soucis intellectuels plus élevés. Les conversations avec Adler se poursuivirent tant que le philosophe allemand fut à Londres. C’est ainsi qu’on a lu dans le « Journal >» du 15 novembre :
« Eté avec Adler « Au Château d’Edimbourg », endroit connu « pour sa bière écossaise, la meilleure que j'aie jamais bue; pris
4. N. P. Willis, voir chap. 1v, 1. C’est Willis qui avait muni Melville d’une lettre pour Lord John Manners (inscription du 19 novembre).
2. Journal de 1849, 21 novembre. Soirée passée chez les Langford.
3. Journal de 1849, 26 novembre. Le libraire Moxen parle longuement à Melville de Lamb qu’il a connu intimement.
4. Journal de 1849, 23 novembre. Au cours d’un dîner chez Murray, Melville est assis près de Lockardt.
5. Lord John Manners, 1818-1905, fils du duc de Rutland, alors M. P., plus tard duc de Rutland et chancelier du duché de Lancastre. 11 dépose une lettre chez Melville le 19. Le duc, père du jeune lord, invitera ultérieurement Melville.
6. Josuah Bates avait un salon très mondain. Melville dîna chez lui le 24 novembre. ,
« une splendide côtelette et une crêpe, une pinte et demie de bière ; < un cigare et une pipe, et parlé de haute métaphysique allemande « pendant tout ce temps-là. »
Quand Adler fut parti pour Paris, la persistance des préoccupations intellectuelles se montra, chez Melville, par les nombreuses visites qu'il fit aux libraires et bouquinistes, et par le choix des livres qu’il acheta : Beaumont et Fletcher, Ben Jonson, Davenant, Samuel Butler, Lavater : ouvrages divers, mais qui tous témoignent d’un souci de haute culture. L’enrichissement spirituel demeurait, pour Melville, une préoccupation essentielle.
Tout au fond de lui-même, pourtant, les sentiments pénibles dus à l’éloignement, qu’on a vus plusieurs fois se manifester à bord, subsistèrent. D’ordinaire, la foule des impressions nouvelles sembla les étouffer. Un mince incident, pourtant, suffisait à les ranimer. Le 12 novembre, Melville écrivit :
« Senti le mal du pays ; malheureux sentimentalement. »
C’est surtout à la suite du somptueux dîner de Bates que sa mélancolie s’exhala dans son carnet :
« Sans aucun doute, il y a deux ans, ou trois, Gansevoort écrivait « ici, à Londres, à peu près à la même heure que celle-ci, — seul « dans sa chambre, dans un profond silence, comme je le fais main- « tenant. »
Accès passagers qui bientôt vont se faire plus fréquents, et dominer l’âme entière de Melville à la fin de l’étape suivante.
Preuve manifeste que les affaires n’était pas l’unique motif de son voyage, Melville ne le limita pas à l’Angleterre. Il aurait voulu aller en Orient : à regrét, il abandonna ce rêve trop coûteux. Au moins, il s’efforça d’entrevoir les civilisations les plus proches, celles de France, des Flandres et d'Allemagne. Le 27 novembre, ayant monnayé le billet remis par Bentley, il s’embarqua, au Parc de Londres, sur le vapeur Emerald qui le conduisit à Boulogne. Il passa neuf jours à Paris, puis s’en fut à Bruxelles, Cologne, Coblence. Le 11 décembre, il reprenait à Ostende la malle de Douvres.
Son séjour sur le Continent fut bref, et ne put produire en lui que des impressions assez fugitives : d’autant que sa culture ne