‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 67 sur 327 · Israël Potter, pp. 47-82, chap. vrr-x · texte numérisé non relu

Israël Potter, pp. 47-82, chap. vrr-x

1 SMS ÈR ee

et surtout l’apôtre de la culture allemande, Carlyle *, Pour l'instant, il tint à prendre contact avec le pays lui-même. Il faut le dire, pourtant, son séjour sur le Rhin fut si bref qu’il n’en retira que de faibles impressions. Il aima le dôme de Cologne, le rocher d’Ehrenbreitstein, le Rudensheimer et le vin de Moselle, Mais l’enthousiasme n’était plas là, il avait maintenant le mal du pays.

La tendance intellectuelle profonde, au cours de cet épisode continental de son voyage, n’était pas endormie chez Melville. A Paris, il devait revoir Adler. Arrivé à la Gare du Nord à 4 heures du soir, il se mit séance tenante à sa recherche. Il le retrouva le surlendemain, et, pendant les neuf jours qu’il passa dans la ville, il le revit cinq fois. Presque chaque fois, la mention du dîner fait avec son ami est suivie du même mot « Métaphysique ». On sent que, même lorsqu'il paraissait se donner tout entier à des activités plus vulgaires, Melville était maintenant trop attaché aux problèmes philosophiques pour cesser longtemps de les méditer.

Mais c’est la nostalgie qui, maintenant, allait l'emporter chez lui. Le plaisir d’être seul “était émoussé. De plus en plus il s’ennuyait des siens, et les notations qui témoignent de cet ennui se font dans son carnet plus fréquentes. Le 30 novembre, dans un café parisien, il tressaillit en lisant des journaux qui lui parlaient de l’Amérique et le soir, rentrant chez M”° Capelle, il ne fut plus tout à fait le même. Son journal porte en effet, ce soir-là :

« Fait faire du feu, et essayé de me mettre à l’aise. Mais ce n’est « pas le chez soi, et — Mais pas d’allusions. »

Le 4 décembre, il alla dans les boutiques du Palais-Royal acheter « des gants et des souliers pour Lizzie ». Le 9, à Cologne, il écrivit, après avoir vanté les « bier shoppes » (sic) :

« Je sens le mal du pays, évidemment. »

Et évoquant le « Deutsche Eck » de Coblence, il songea :

« En face était la forteresse menaçante — et à quelque quatre milie « milles il y avait l'Amérique et Lizzie. Demain, en route pour le « port d'attache. Bravo, et trois hourrahs?! »

Le second séjour en Angletrre dura treize jours. Débarqué à Douvres

1. Mansfield, chap. vor ; voir aussi Sundermann, pp. 108-110. 2. Journal de 1849, 11 décembre.

le 13 décembre, Melville reprit la mer à Portsmouth le 26. Les « affaires », motif avoué du voyage, furent expédiées en peu de temps : après toute sa tournée de visites aux éditeurs, c’est encore avec Bentley, le premier auquel il se fût adressé, qu’il traita. Il lui vendit, moyennant un billet pour 200 livres sterling, payable à six mois, ses droits sur White Jacket, et réussit à négocier le billet sur l'heure. Il n'avait, au fond, plus rien à faire en Angleterre. Il attendit qu’un voilier fût prêt à partir, et, auparavant, entendit profiter encore de son séjour. A grand regret, il déclina l'invitation que lui avait adressée le duc de Rutland d’aller passer, en janvier, quelques jours au château de Belvoir. C’eût été une rare occasion de connaître un aspect curieux de la vie anglaise ; mais c’eût été aussi retarder le départ et, on va le voir, Melville ne s’y résignait plus. Il voulut, en tout cas, dans les quinze jours qui lui restaient, voir tout ce qu’il pouvait de l’Angleterre. Il flâna, se plut à bavarder avec des boutiquiers, retourna dans les musées. Il fit des visites, dîna chez Bentley

« décidément un beau type de vieux gentleman aux manières « franches : »,

dina au Temple, dont il évoqua l’atmosphère en ces termes :

« Soirée splendide. Vraiment une bande de chics garçons ? », dina à l « Erechteion Club » avec huit personnes, toutes s’intéressant aux letires et aux arts, et passa une fois de plus une « soirée splendide » 5. Il avait grande envie de partir, évidemment ; mais le charme de l’Angleterre était encore assez puissant pour qu’il voulût le goûter jusqu’au bout.

Le penchant philosophique se manifestait encore en lui, pendant ces derniers jours passés à Londres. Si Adler n’était plus là pour le cultiver, les aspirations de Melville livré à lui-même, nous sont révélées par les livres qu’il choisit chez les bouquinistes, et qu’il note sur son carnet. En ces treize jours, il a successivement acheté les Confessions de Rousseau, les œuvres de Sir Thomas Browne, The Opium Eater : en sorte que sa pensée restait dirigée vers les subtilités intérieures, et que ces livres — il en commença la lecture surle-champ, et l’acheva sans doute à bord — devaient avoir tous une influence sur ce Moby Dick qu’il allait entreprendre dès son retour.

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