LA CHUTE
L’exaltation de Melville, si féconde qu’elle fût, avait quelque chose d’inquiétant. Le surmenage intense auquel il se livrait avec joie pouvait, brusquement, l’abattre. Il suffisait de peu de chose, alors, pour que les mêmes causes qui avaient jusque-là entretenu ses grands rêves se changeassent d’un coup en motifs d’amères désillusions, et qu’à l’enthousiasme succédàt une tragique dépression. C’est ce qui vint au début de l'hiver.
La santé, d’un coup, fléchit. Les maux d’yeux, persistants depuis un an, et dont Melville déjà plusieurs fois s’était plaint, furent pour beaucoup sans doute, dans cet affaissement. L’excès de travail fit le reste. Mrs Morewood écrivit à Georges Duyckinck le 28 décembre
« J'apprends maintenant qu’il est si plongé dans un nouveau livre « que, souvent, il ne quitte pas sa chambre avant la nuit, et alors « seulement prend, pour la première fois de la journée, des aliments « solides. — Il doit donc écrire dans un état d’irritation morbide qui « sera vite fatal à sa santé. Je l’ai un peu plaisanté, et lui ai dit « que la vie recluse qu’il menait faisait dire à ses amis de New-York