‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 84 sur 327 · LES ANNÉES DE CRISE · texte numérisé non relu

LES ANNÉES DE CRISE

Pierre, achevé au début de 1852, dut laisser Melville dans un grand épuisement et un profond découragement. Il allait passer près de

1. La thèse a été proposée par Mr Weaver dans : New England Gentlemen (New-York, Herald Tribune, Sunday Supplement, 16 septembre 1928) et étudié à fond par Mr P. Baker Armstrong Jr. dans une « Honors Thesis » inédite, Harward, 1935. Mr Weaver pensait que d’une part Hollingwort représentait Melville, de l’autre Plinliimmon représentait Hawthorne. Mr Armstrong, après une étude approfondie n’a conservé que la première proposition. Quant à la théorie de Mr Mumford, selon laquelle Hawthorne aurait peint Melville sous les traits d’Ethan Brand, elle a été nettement détruite par Mr E. K. Brown. (Am. Lit., mars 1931).

quatre ans — jusqu’à la nouvelle traversée de l’Atlantique entreprise à J’automne 1856 —— à demi reclus dans sa ferme, et se laissant rapiderment oublier du public. Ces quatre années sont parmi les moïns connues de son existence, «et ont donné lieu à des interprétations bien diverses. C’est ainsi qu’une tradition commode explique par une prétendue folie, qu'on aurait tant bien que mal voulu cacher, l’absence de documents. Il est assurément difficile de faire le départ entre une dépression temporaire, se traduisant par des moments de désespoir et d’irritation, et la maladie chronique et difficilement curable : on n’attendra pas de nous une incursion dans le domaine médicai. Nous nous bornerons à donner quelques indices qui nous paraissent prouver que jamais la raison de Melville n’a, de manière permanente, été atteinte, et que le mot dépression, tout au plus, est de mise.

L’argument le plus souvent mis en avant par les partisans de fa folie est la nature même des livres écrits par Melville en cette période. Après Pierre, dont on a parlé, et dont l’échec total, à lautomne, semble avoir, contrairement à ce qu'on a souvent avancé, laissé Melville à peu près indifférent (M. Braswell croit même qu’il reçut les injures avec une sorte de volupté) !, de longs mois se passèrent sans que rien fût écrit. On en conclut trop aisément que Melville était hors d’état d'écrire, parce que sa raison avait disparu. Maïs lépuisement, même accompagné de désespoir, n'implique nullement la folie. Au début de 1853, un incendie détruisit la maison Harper, et la plus grande part des ouvrages imprimés de Melville ; c'était une perte cruelle, et pourtant Melville ne parut pas réagir : l’année presque entière se passa avant qu’il ne recommençât d'écrire. C’est, selon nous, le signe que la semi-prostration où il était tombé se prolongeait. On n’en peut rien déduire de plus. À la fin de 1853, Melville reprit son activité littéraire, mais d’une manière atténuée. Hésitant à entreprendre de longs ouvrages, il accepta d’envoyer des contes et des nouvelles à Putnam’s Magazine, puis à Harper’s Monthly. Ainsi parurent en novembre et décembre 1853 Bartleby the Scrivener et Cook.a Doodle-Doo ; en 1854, The Encantadas, The Lightning-Rod Man, Poor Man's Pudding and Rich Man's Crumbs, Happy Failure, The Fiddler, Israel Potter ; en 1855, The Paradise of Bachelors and The Tartarus of Maids, The Bell-Tower, Benito Cereno, Jimmy Rose ;

1. Wm. Braswell. The Satirical Temper in Melville’s Pierre, Am. Lit:, janvier 1936.

en 1856, The Gees, 1 and My Chimney, The Apple-Tree Table :. Une autre histoire, The Two Temples avait en 1854 été, avec forces excuses, refusée par Putnam qui craignait de choquer son public ©. Ge ne sont, hors quelques-unes, que des histoires courtes, et certaines sont d’un faible intérêt. Il n'empêche qu’elles montrent Melville sans cesse au travail, pendant deux ans et demi, et que pas un de ces récits ne pèche contre le bon sens. Mieux, trois ou quatre, Bartleby, The Encantadas, Israel Potter, et surtout Benito Cereno, témoignent d’une maîtrise extrême ; certains critiques vont même, aujourd’hui, jusqu’à mettre Benilo Cereno au-dessus de toutes les autres œuvres de Melville. Est-ce le fait d’un homme réellement menacé de folie ? Mais le grand argument de ceux qui nient le bon sens de Melville est fourni par The Confidence Man. Se jugeant, apparemment, de nouveau en état d'entreprendre un grand ouvrage, Melville, pendant Vhiver 1855-56 se mit à écrire ce livre étrange. Les morceaux en sont le plus souvent très bien venus, mais l’ensemble donne, il faut l’avouer, une impression d’incohérence. Nous ne croyons pas cependant, qu’il faille, même alors, penser que la raison de Melville ait réellement sombré. La fatigue, revenue plus vite que l’auteur n’aurait cru, suffit à expliquer son incapacité à construire une vaste charpente. Une aberration véritable se montrerait, semble-t-il, par des erreurs. de détail dont The Confidence Man est heureusement exempt.

Un autre argument est tiré des rares témoignages que nous ayons sur le comportement et l’activité de Melville pendant ces années-là. Il est certain que son équilibre fut parfois précaire, qu’il se montra irritable, et ne rendit pas aux siens la vie facile. Mrs Metcalf fait, avec hésitation, l’aveu de quelques gestes impatients qui, d’après les traditions familiales, auraient échappé à Melville *. Mais nous ne pensons pas qu’il faille chercher à cette nervosité une explication compliquée. La maisonnée était nombreuse. La mère et les sœurs avaient fini par venir s'établir, elles aussi, à Arrowhead (pour suppléer aux faibles talents ménagers d’Elizabeth, pense M. Mumford) #.

4. Israël Potter fut ensuite publié en volume (1855) ; cinq des autres contes pour lesquels Melville écrivit une introduction inédite, « The Piazza », furent réunis en volume sous le titre : The Piazza Tales (1856).

2. Deux lettres, une de Briggs au nom de Putnam, une de Putnam lui-même, se trouvent dans les M. P. cf. Weaver, p. 348. The Two Temples fut imprimé pour la première fois dans les St. Ed., t. XIII.

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