Smith, op. cit., p
s’agit d’une crainte permanente, non du souvenir affreux d’une crise véritable. On trouve de telles allusions dès Mardi. On en voit une très nette, en 1849, dans une lettre à Evert Duyckinck où Melville commente la folie de Charles Fenno Hoffmann, son ami.
« Pauvre Hoffmann !… Cette perte de la raison, chez un ami ou < une relation, porte un coup au cœur à tout homme qui a conscience « d’avoir une âme (chose peu fréquente). Car en nous tous loge 'e « même combustible, pour allumer la même flamme. Et celui qui n’a « jamais senti, ce qu'est la folie, n’a qu’une miette de cervelle. La « sensation que peut faire éprouver la folie permanente peut fort bien « s’imaginer, tout comme nous imaginons ce que nous éprouvions « étant enfants, bien que nous ne puissions nous en souvenir !. »
Or, à cette époque, Melville écrivait Redburn, livre sensé s’il en fut. Mais non sans effroi, il songeait à ce que l’avenir lui réservait, et se rappelait son père, sans doute. Nous trouvons des allusions dans Pierre : l’un et l’autre, les parents du héros meurent fous. A la nouveille de la mort de sa mère, il semble à Pierre que sa propre raison va sombrer, et de fait, peu à peu, elle le quitte réellement : le meurtre qui va l’envoyer dans la prison où il mourra est médité « pour ainsi dire en somnambule ? ». Il est certain que, quand il inventa cet épisode, Melville, effrayé de son propre état d’esprit, redoutait un avenir immédiat. Mais, justement, il était trop conscient pour être vraiment atteint. Les allusions reviennent dans The Confidence Man : on y trouve l’histoire de Charlemont, l’homme du monde qui, un temps, a été fou, a disparu, puis, comme si de rien n’était, a repris ses relations anciennes ; et celle de l’homme en deuil, qu’une femme démoniaque a voulu faire enfermer. M. Mumford voit ici l’image d’un passé récent et douloureux pour Melville . Pour nous, nous admettrons que ses craintes aient pris une forme aiguë, mais passagère ; nous ne nous sentons pas le droit de rien inférer de plus. Une dernière fois, enfin, Billy Budd, œuvre ultime de Melville dans sa vieillesse, nous rappelle ses soucis
« Qui peut dans l’arc-en-ciel tracer la ligne qui marque la fin du « violet et le début de l’orangé ? Distinctement, nous voyons la dif- « férence des couleurs, maïis* où, exactement, la première entre-t-elle
1. D. C. Lettre d’Herman Melville à Evert Duyckinck, 5 avril 1849, citée par Minni, p. 8.