‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 89 sur 327 · LE VOYAGE EN TERRE SAINTE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE EN TERRE SAINTE

Quand on a lu The Confidence Man, écrit pendant la première partie de 1856, et qu’on y a perçu les sursauts de désespoir et d’irritation d’une pensée qui, parfois, semble à peine maîtresse d’elle-même; quand on a relevé, surtout, les allusions répétées à la folie qu’on y trouve, on est amené à conclure que son auteur souffrait d’une nervosité maladive. Aucun ouvrage antérieur, pas même Pierre, ne donne cette impression désastreuse. Au contraire, Bartleby, The Encantadas, Israël Potter, Benito Cereno, témoignent d’un pessimisme absolu, mais lucide, qui montre qu’à défaut d’apaisement, l’équilibre au moins semblait revenu chez Melville. The Confidence Man laisse supposer que, lorsque Melville le fit, sa crise avait atteint la phase la plus dangereuse qu’elle eut jamais. Il semble bien qu’alors la famille ait désespéré. Elizabeth Melville a toujours été trop fière pour avouer ses inquiétudes. Mais deux brèves inscriptions de son carnet laissent deviner ses épreuves. Elle avoue d’abord :

« En octobre 1856, sa santé étant entamée par une application trop « intense, il fit un nouveau voyage à Londres. »

Plus loin, elle remarque :

« li revint. avec une santé très améliorée ?. »

Si l’on croit une tradition qu'aujourd'hui encore la famille hésite à révéler, mais dont on discerne malgré tout !a vraisemblance, le voyage coûteux d’un malade sans argent aurait été payé par Lemuel

1. Carnet en la possession de Mrs Metcalf. Longues citations dans l’Introduction, par M. Weaver, de « Up the St., New-York, The Colophon, 1935, 182 p. in-80 (pp. xv-xvi).

Shaw moins pour distraire Melville que pour soulager sa femme et ses enfants d’une présence devenue à peu près insupportable. Certes, Lemuei Shaw espérait que le changement de climat, la distraction, le repos intellectuel, guériraient son gendre. Il n’est pas sûr pourtant, que, tout au fond de lui-même, il n’ait pas songé que Melville reviendrait guéri, ou ne reviendrait pas, et que, pour la maisonnée, la disparition d’un malade tyrannique serait après tout une délivrance. Les faits du voyage de Melville nous sont connus grâce aux notes qu’il a prises, et, que M. Weaver a éditées récemment, en reproduisant le titre crayonné par l’auteur : « Journal Up the Sträits : en remontant la pente '. » Quelques pages des notes de Hawthorne ?, quelques souvenirs de Julian Hawthorne * complètent nos connaissances. Quant aux sentiments alors éprouvés par Melville, il est plus difficile de les discerner : on est contraint d'interpréter de petites phrases des carnets, qui‘constatent plus qu’elles ne jugent. Une source complémentaire nous est offerte par les poèmes : Clarel, et Fruit of Travel Long Ago. Mais ils furent écrits longtemps plus tard, et il est bien difficile d'y démêler lointains souvenirs et réflexions récentes. On aimerait pourtant refaire l’histoire psychologique de ce voyage, si important puisque, contre toute espérance, il rendit à Melville la santé, et avec elle une résignation qu’il connut jusqu’à sa mort.

Le Journal dit peu de chose de la traversée de l’Atlantique. Nous savons seulement que Melville quitta New-York, le 11 octobre 1856, sur le vapeur Glasgow, qui faisait route vers le port du même nom, où ii arriva seize jours plus tard. Alors commencent les notations. Melville a dû, dès ce moment, reprendre à la vie un certain intérêt, car les détails qu’il note sont pittoresques, et montrent qu’il a pris plaisir à suivre des yeux les rives de la Clyde, à visiter la vieille cathédrale,

« Imprécision de l’atmosphère bien dans la note — tout rappelait « tableau d’un maître d’autrefois, enfumé par le temps. »

1. Les références au Journal renvoient à cette édition, avec l’indication

Up the St.

2. Hathorne. Passages from the English Note-Books, Boston, Houghton et

Miffin, 1870.

2. Julian Hawthorne. Hawthorne and his Circle, New-York, 1903.

ÆAUDAthE St, p. 2°

à comparer aux taudis, vestiges d’un âge révolu, les belles maisons modernes, -justifiant la croyance au Progrès ; à faire en bateau l’excursion du Loch Lomond (soldats en veste rouge sur le roc, tels des flamants roses au milieu des falaises) *.

Nous savons qu’il alla à Edimbourg « et à d’autres endroits intéressants ». Mais c’est à Liverpool, où il:se rendit ensuite par le train, qu'il passa les moments-les plus émouvants de ce nouveau séjour en Angleterre. On le sent, apparemment, heureux de vivre. Il note avec humour une scène d’auberge. « Avec une émotion particulière * », il reconnaît une promenade faite vingt ans plus tôt. Il parle avec plaisir d’un compagnon de rencontre. Et, surtout, il se met en quête de « Mr Hawthorne ». Une première expédition n’a pas de succès. Hawthorne a quitté, depuis dix-huit mois, la maison où Melville pense le trouver, et il demeure à la campagne. Le voyageur se rend alors au consulat, et il retrouve son ancien ami, qui lui offre l’hospitalité « pendant son séjour à Liverpool ». Melville, en fait, ira dès le lendemain chez Hawthorne, maïs sa visite sera brève. Voici comment son journal la décrit

« Mardi 11 nov. — Promenade autour des vapeurs le matin. Puis, « train après-midi avec Mr Hawthorne pour Southport, station bal- « néaire à vingt milles sur la côte. Trouvé Mrs Hawthorne et les « autres nous attendant pour le thé.

« Mercredi 12 nov. — A Southport. Journée agréable. Longue pro- < menade au bord de la mer. Sable et herbes. Sauvage et désolé. « Grand vent. Longue conversation. Le soir, bière et jeu du loup « et des brebis. Julian grandi, devenu beau garçon. Una plus grande « que sa mère. Mrs Hawthorne paraît en bonne santé. Mr H. reste < chez lui en mon honneur.

< Jeudi 13 nov. — A Southport jusqu'à midi. Mr H. et moi avons « alors pris train pour Liverpool. Passé reste de journée à pousser « mes informations sur vapeurs, écrit lettres, envoyé journaux, etc. ‘. » , Hawthorne, de son côté, note ainsi l’entrevue dans ses English Note-Books :

« Il y a eu jeudi une semaine, Herman Melville est venu me voir < au consulat, ayant tout à fait le même air qu’autrefois (un peu plus

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