‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 92 sur 327 · ND · texte numérisé non relu

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qui avait quitté Liverpool maussade et peu enclin à l’enthousiasme, sentit revenir en jui la joie de vivre quand il découvrit, en plein mois de novembre, les eaux bleues et le ciel sans nuage de la Méditerranée. Avec une curiosité amusée, il s’efforça d’apercevoir les côtes . d'Espagne, du Maroc, d'Algérie, de Morée. A Syra, il découvrit l'Orient, et retrouva une joie presque enfantine devant le pittoresque bariolé des ports de l’Archipel, qui lui rappela au naturel les décors d'opéra vus à Londres. Bien des années plus tard, un de ses poèmes évoquait cette île de Syros comme un des lieux du monde les plus propres à la flânerie. A Salonique, il aima le iohu-bohu du port et, convive d’un goûter à la turque, il se plut à la nouveauté des coutumes exotiques. La traversée de la Marmara, l’arrivée à Stamboul, furent gâtées par la brume. Mais bientôt les méandres de la grande ville, les splendeurs de Sainte-Sophie, la Citerne des Mille et une Colonnes, la vue extraordinaire aperçue d’un minaret, lui arrachèrent des cris d’enthousiasme. Les pages consacrées à Constantinople sont parmi les plus optimistes du Journal. Melville passe même sur les exigences des quémandeurs de bakchich, et la saleté légendaire des quartiers popu-leux. Des visites de mosquée, des promenades sur Je Bosphore, des. contemplations prolongées à la Pointe du Sérail, occupèrent aisément ces six jours. Pour une fois l’on sent que Melville quitta une ville avec regret. À lire, en tout cas, les pages qu’il écrivit alors, on se: demande comment le même homme a pu, si peu de semaines auparavant, écrire The Confidence Man. On croit son équilibre à jamais

regagné.

Il se rembarqua le 18 décembre. Traversant à nouveau la Marmara, faisant escale à Smyrne, zigzagant à travers les Cyclades, il atteignit Alexandrie le 28, et le 30, il était au Caire. L’insouciance continua tant que Melville fut à la mer. Le jour de Noël, il était encore si occupé de ses descriptions pittoresques qu’il ne parut même pas songer qu'en Amérique Noël était une fête de famille”. Mais bientôt son humeur allait s’assombrir. En Egypte, sa manie de chercher partout des significations profondes allait reparaître, et c’en était fait

1. Id., p. 49. En ce même jour de Noël, Lemuel Shaw écrivait à son fils, alors en Allemagne : « Elizabeth n’a pas reçu un seul mot d’Herman depuis que son mari a quitté Liverpool pour Constantinople. » Dix-huit jours après, elle était toujours sans nouvelles. (Lettres de la famille Shaw, en la possession de Mrs Metcalf).

de la fragile tranquillité reconquise. L’immensité des espaces et des âges le frappa, et quand il fit l'ascension de la Grande Pyramide, il écrivit :

« Précipices sur précipices, falaises sur falaises. Rien dans Ia nature ne donne telle impression d’immensité. Un ballon, pour y

monter. Aspect des gens qui: montent. Guides arabes en grands

« manteaux flottants. Conduits comme par des anges vers le ciel. « Guides tendres (?). Repos. Douleur dans la poitrine. Epuisement. « Faut se hâter. Seuls les flegmatiques montent sans émotion. Vieillard « ayant une ardeur de jeune homme — attendu cette occasion depuis « longtemps — tenta l’ascension, à mi-route — échoua, ramené au « bar. Essaya de monter par l’intérieur. Evanoui. Ramené dehors — « appuyé contre la Pyramide, près de l’entrée — päle comme la mort. « Rien de si pathétique. Au-dessus de ses forces. Oppressé par la « masse et le mystère des Pyramides, Moi aussi. Un sentiment. d’effroi « et de terreur m’enveloppa. »

On est loin de la: joie facile et jeune récemment exprimée. Nous retrouvons le Melville tourmenté qui nous est familier, toujours prêt à quitter le monde vulgaire des apparences pour ces recherches. vaines qui l'ont déjà tant fait souffrir.

Le 4 janvier, il reprit, à Alexandrie, un navire qui le menait à Jaffa. A cheval, il se rendit ensuite à Jérusalem: Il demeura, en: tout, vingt jours en Palestine, parcourant les collines qui entourent la capitale, et accomplissant, avec d’autres étrangers, un bref: pèlerinage à Jéricho, à la Mer Morte, à Béthléem. C’est de ce voyage hâtif, et des quelque trente pages de journal ? qu’il a rapportées, que Melville tira plus tard son énorme Clarel : c’est assez dire l’importance qu’eurent pour lui ces brèves randonnées. Pour un homme élevé dans la familiarité des épisodes bibliques, parcourir la Judée, même avec une foi bien affaiblie, était une entreprise émouvante par les souvenirs qu’elle faisait surgir à chaque pas. Il ne s’agissait plus de s’amuser au pittoresque, mais, dans cette terre que trois religions tiennent pour sacrée, de retrouver les pas des prophètes, des Apôtres, des Saintes Femmes et du Christ. De fait, si Melville au début, nota encore ça et là des épisodes héroï-comiques de son voyage, ou fixa quelques traits de couleur locale, les notations qui dominent son journal frappent surtout par le souci religieux qu’elles manifestent. Deux

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