LETTRE II
Le la mai
D règne dans mon âme une sérénité étonnante, semblable à ces douces matinées du printemps , dont le cba-rme enivre mon cœur. Je suis seul, et la vie me paraît délicieuse dans ce séjour fait pour des esprits tels que le mien. Je suis si heureux, mon cher ami, si absorbé dans le sentiment de ma tranquille existence, que mon ait en souffr»^ : je ne puis plus dessiner : pas un coup de crayon , et jamais je ne f'js si grand peintre. Quand cette
plaine riante qui m'est si cnêre se couvre d'une épaisse vapeur ; que le soleil levant essaye de Dénétrer dans l'obscurité de mon sanctuaire; que quelques rayons seulement se glissent entre les feuillages ; que je suis au pied de la cascade, dans l'herbe où ie suis couché, et que mon œil rapproché ainsi de la terre y découvre mille sunples de toute espèce ; quand je contemple de plus prés ce petit monde , qui fourmille entre les chalumeaux, les formes innombrables, et les nuances imperceptibles des vermisseaux et des insectes, et que je sens en moi la préconce de l'Etre tout-puissant qui nous a forméà a son image, et dont le souffle nous soutient , nous porte au milieu de cette source éternelle de jouissances : ami, quand j'ai les yeux ûxés sui tous ces objets, et que ce vaste univers va se graver dans mon âme, comme l'image d'une bien-aimée ; alors je sens mes désirs qui s'enflamment, et je me dis à moi-même : .ih! si tu pouvais exprimer ce que tu sens si fortement 1 Ce dont tu es si pénétré , si échauffé que ne peux-tu l'exhaler sur ce papier et lé rendre par là le miroir de ton âme , comme ton âme est le miroir de l'Etre éternel ! Ami... Mais le sublime de ces images me confond et nrecrase.
,j? LETTRE III
Le 12 mai.
Je ne sais si ce sont des esprits enchanteurs qui errent dans cette contrée, ou si c'est l'imagination céleste qui s'est emparée de mon cœur, et qui donne un air de paradis à tout ce qui m'environne. Tout prés d'ici est une source, une source où je suis ensorcelé comme Mélusine (1) et ses sœurs. Après avoir descendu une petite colline, on se tiouve devant vme voûte profonde d'environ vingt marches, au bas de laquelle l'eau la plus pure tombe goutte à goutte à travers le marbre. Le petit mur qui environne cette grotte, les arbres élevés qui la couronnent, la fraîcheur de l'endroit, tout inspire je ne sais quel sentiment de vénération et de terreur, il n'y a point de jour que je n'y passe une heure. Les jeunes filles de la ville Tiennent y puiser de l'eau; fonction la plus modeste, mais la plus utile, et que les filles mp.mes des rois ne rougissaient point
(1) Femme de la maison de Lusignan, au sujet de laquelle oa a fait bien des contes. On dit que cette fée, moitié femme et moitié serpent, batii le château de Lusignan, qu'on estimait imprenable, et qu'elle avait coutume de paraître sur la grande tour q:.and il devait mourir quelqu'un de ceue maison. (Voyes le Dictionnaire de Moréri. à l'article Lusignaa). kî^.oie du traducteur.)
jadis de remplir. Lorsque j'y suis assis, l'idée de la vie patriarcale revit en moi; il me semble voir ces vieillards faire connaissance à la fontaine, et se demander mutuellement leurs filles pour leurs nls ; je crois voir des esprits bienfaisants errer autour des puits et des sources. Mon ami, celui qui ne partage pas ces sensations n'a jamais goûté le frais au bord d'une source pure, api-és une journée de marche pendant les clialeurs brûlantes de l'été.