‹ Hermann et DorothéeChapitre 16 sur 138 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Du 17 mai.

J*ai fait des connaissances de toute espèce, mais je n'ai point encore de société. Je ne sais ce que je puis avoir d'attrayant aux yeux des hommes, mais ils me recherchent avec empressement; ils sont, pour ainsi dire, pendus autour de moi, et je suis bien fâché toutes les fois que notre chemin ne nous permet pas d'aller longtemps ensemble. Si tu me demandes comment les hcinmes sont ici, je te dirai qu'ils y sont comme partout ailleurs. L'espèce humaine est uniforme : la plupart travaillent une bonne partit du jour pour gagner leur vie, et le peu de liberté qui leur reste leur est tellement a charge, qu'ils cherchent tous les moyens possibles de s'en délivrer. 0 destinée de l'homme 1

Après tout, ce sont d'assez bonnes gêna Lorsque je m'oublie quelquefois, et que ie

me livre avec eux à la jouissance des plaisirs qui restent encore aux bomiues, comme de s'amuser avec cordia'ité autour d'une table bien servie, J'anaiiKer une pai-tie de promenade en voiture, un bal ou autres choses semblables, cela produit sur moi un heureux eflFet mais il ne faut pas qu'il me vienne alors dans la pensée qu'il y a en moi tant d'antres facultés dont les ressorts se rouillent faute d'être mis enjeu, et qu'il faut que je cache avec le plus grand soin. Ah! cette idée rétrécit le cœur, et cependant, mon ami, c'est souvent notrt sort, de nous voir méconnus.

Hélas! pourquoi l'amie de ma jeunesse n'est-elle plus! Pourquoi l'ai-je jamais connue! Je me dirais : Insensé ! tu cherches ce qui n'est point ici-bas. Mais je l'avais trouvée mais j'ai senti ce cœur, cette âme noble, dont la présence me faisait paraître à mes propres yeux pl;is grand que je n'étais, parce que j'étais tout ce que je pouvais être. Grand Dieu ! y avait^il alors une seule de mes facultés qui fût inactive! Ne pouvais-je pas développer devant elle ce toucher merveilleux avec lequel mon cœur embrasse toute la nature ! notre commerce n'était- il pas un échange continuel des sentiments les plus raffinés, de l'esprit le plus subtil, dont toutes les évolutions, jusque.... portaient l'empreinte du génie! Et maintenant.... hélas ! les années qu'elle avait de plus que moi l'ont conduite avant moi au tombeau. Jamais je ne l'oublierai, jamais je n'oublierai cette fermeté d'âme, cette indulgence de caractère, et ce courage plus qu'humain avec lequel elle savait souifrir.

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J'ai fait, il y a quelques jours, la rencontre de M. V,.. C'est un yrarçon ouvert, et qui a la physionomie fort iieurea.se. Il sort de l'Université, et quoiqu'il ne se n'f>-ar<ie pas comme un savant, U se croit pourtant plus instruit qu'un autre. D'api-és toutes mes observations, j'ai vu que c'était un jeune honnne appliqué, et qui a de belles coiinaissHUces. Des qu'il a eu appris que Je dessinais, et que je savais le grec, deux phénomènes dans ce pays-ci, il s est attaché à moi, m'a étalé tout son' savoir, depuis Batteux jusqu'à Wood; depuis de Pilea jusqu'à Winckelmann ; et il m'a assuré qu'il avait lu toute la première partie de la Théorie de Sulzer, et qu'il pos.sédait un manuscrit de Heyne sur l'étude de l'antique. Je l'ai laissé parler.

J'ai fait encore la connaissance d'un dig-ne mortel, le bailli du prince : c'est un homme franc et loyal. On dit que c'est un spectacle touchant de le voir au milieu de ses neuf enfants. On parle surtout beaucoup de sa fille aînée. Il m'a invité à aller le voir, ce que je ferai au premier jour. 11 demeure à une lieue et demie d'ici, à une maison de chasse du prince, ou, après la mon de sa feiume, il a obtenu la pei-mission de se retirer, ne pouvant plus supporter le séjour de la ville, et surtout de la maison du b;dljia;.'-e, qui lui "appelait sans ce.sse la perte qu'il uvait fjiite.

En outre, j'ai trouvé ici plu.^ieurs originaux; tout eu eux m'est insupportable jusqu'à leurs ■protestations damitié.

Adieu. Cette lettre te plaira, elle est toul nistorique.

LETTRE Vn

Le ^ mai.

D'autres ont dit avant moi que la vie n'est qu'un songe, et c'est un sentiment qui me Buit partout. Quand je considère les bornes étroites dans lesquelles se circonscrivent les facultés actives et spéculatives de l'homme; quand je vois que toute son activité et son énergie ne tendent qu'à satisfaire des besoins qui, à leur tour, n'ont d'autre but que de prolonger une malheureuse existence, et que toute notre tranquillité sur certains points <ie nos recherches n'est qu'une résignation aveugle, et que nous nous amusons a peindi'e mille figures bigarrées et de riants points de vue sur les murs qui nous tiennent enfermés, tout cela, Guillaume, me rend muet. Je rentre en moi-même, et j'y trouve un monde! Mais, semblable au monde extérieur, il se manifeste moins par la réalité que par im pressentiment vague, un désir que j'ai peine à démêler. Bientôt ces chimères de mon imagination s'évanouissent; je souris et je continue aon premier rêve.

Que les enfants ne connaissent point les motifs de leur volonté, c'est un point sur lequel tous les pédants sont d'accord; mais que les homiues faits, ces grands enfants, se traînent en chancelant sur ce globe sans savoir, non plus que le» petits, ni d'où ils viennent, ui où ils vont ; qu ils n'aient point de but plus

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certain dans leurs actions et qu'on les gouverne de même avec des biscuits, des gâteaux et des verges, c'est ce que personne ne croira volontiers , et cependant la chose saute aux. yeux.

Je t'avoue sans peine ( car je sais ce que tu pourrais me dire là-dessus) que ceux-là sont les plus heureux , qui, comme les enfaxits, ne vivent que pour le présent, promènent, déshabillent, habillent leur poupée, tournent avec le plus grand respect autour du tiroir ou maman renferme ses bonbons, et qui, lorsqu'ils attrapent ce qu'ils désirent , le dévorent avidement, et s'écrient : Encore! Ce sont là, sans doute, d'heureuses créatures ! Heureux encore ceux qui, donnant à leurs occupations futiles, ou même à leurs passions, des titres pompeux, les passent en compte au genre humain, comme des exploits de géants, entrepris pour son salut, sa gloire et son bien-être: Heureux qui peut penser ainsi ! Mais celui qui, dans l'humilité de son cœur, voit où cela aboutit ; qui voit avec quel plaisir ce petit bourgeois fait de son petit jardin un paradis, et avec quelle résignation le malheureux, courbé soos le poids de sa misère, poursuit tout haletant son chemin ; qui voit, dis-je, que tous sont également intéressés à contempler une minute de plus la lumière de ce soleil , oui, celui-là est tranquille ; il bâtit son monde de lui-même, et il est heureux aussi parce qu'il est homme. Quelque borné qu'il soit, il nourrit toujours, au fond de son cœur, le doux sentiment de la liberté, et caresse l'idée qu'il pourra quitter cette prison quand il voudra.

LETTRE Vin

Le 26 mal.

Tu connais depuis longtemps ma manière de me loger; tu sais que je choisis des endroits écartés, où je puisse m'enivrer de solitude. J'ai trouvé ici un petit endroit qui m'a séduit.

Environ à une lieue de la ville est un endroit qu'on appplle Wahlheim (t) ; sa situation auprès d'une colline est magnifique et lorsqu'on sort du village par le sentier, on découvre d'un coup d'oeil toute la vallée. Une bonne femme complaisante, vive encore pour son âge, vend du vin, de la* bière et du café ; mais ce qui me vaut bien mieux que tout cela, ce sont deux tilleuls dont les rameaux étendus couvrent la petite place devant l'église, qui est environnée de chaumières et de graiiges. Ce n'a pas été sans peine que j'ai trouvé un endroit aussi solitaire et aussi retiré; j'y ai fait porter, delà maison de l'hôte.s'^e, ma petite table avec une chaise, etj'y prends moncaié, en lisant mon Homère, La première fois que, l'uprés-midi d'un beau jovir, le hasard me conduisit sous ces tilleuls,

(1) Le lenteur se donnerait nne peine inutile pour trouver les lieux donl il est parlé ici; l'on s'est vu obligé de dp<(uise les vrais noms qui se trouveat dans les lettres originales. ; lYo/e âe Gœihe.'*,

la petite place était déserte ; tous les paysans étaient aux champs. Il n'y avait qu'un petit garçon de quatre ans, qui était assis à terre ; il tenait entre ses jaraties un autre enfant de six mois, appuyé contre sa poitrine, de manière à lui servir de siéye ; et malgré la vivacité avec laquelle ses yeux noirs regardaient autour de lui, il se tenait fort tranquille. Ce spectacle me tit plaisir ; je m'assis sur une charrue qui était tout auprès, et je dessinai avec le plus grand pUiisir cette attitude fraternelle; j'y ajoutai un bout de haie, la porte d'une grant^e, et quelques débris de roues de charrette, dans le même désordre où tout cela se trouvait, en sorte qu'au bout d'une heure je me trouvai avoir fait un petit dessin d'une coîîjposition agxéable et intéressante, sans y avoir rien n^^ du mien. Cela me confirma dan.s ma résolution de ne consulter désormais que la nature. Elle seule est d'une richesse inépuisable; elle seule forme les grands artistes. 11 y a beaucoup de choses a dire en faveur des régies, à peu près ce qu'on pourrait avancer à la louange des lois de la société : un artiste qui se forme d'après les régies ne produira jamais rien d'absolument mauvais ; de même que celui qui se modèle sur les lois et sur ".a bienséanee ne peut jamais ^tre un vois'U insuppoi-table, m un insigne malfaiteur. Mais, quoi qu'on en dise, toute règle ne sert qu'à altérer le vrai sentiment de la nature et sa pure expression.— Exagération ! me répondras-tu. — Non, je n'avance rien de trop ! les régies ne font quemonder les rameaux superflus, fixer des bornes convenables... Mon cher

ami, ptiis-je te faire une comparai on î 11 en est de cela comme de l'amour : un jeune cœur est attaché à une belle ; il;-pv^se toute3 les heures du jour auprès d'elle, et prodigue toutes ses forces et tout son bien pour lui prouver à chaque instant qu'il s'est donné à elle sans réserve. Arrive un petit bourgeois, un homme en place , et cet homme grave de dire à cet amant -. • Mon jeune ami, aimer est humain, vous devez donc aimer par humanité. Partagez vos heures, donnez-en une partie au travail, et n'accordez à votre maîtresse que vos instants de récréation. Comptez avec vous-même; et si, après les frais du nécessaire, il vous reste quelque chose, je ne vous défends pas de Im faire un petit présent, pourvu que cela n'arrive pas trop souvent : l'anniversaire de sa naissance, le jour de sa fête, etc. » Que le jeune homme suive ces sages avis, ce sera sans doute un sujet fort utile, et je conseillerai même au premier prince venu de le placer dans une administration ; mais c'en est fait de son amour ; et si c'est uii artiste, il a manqué son talent. O mes amis ! pourquoi le fleuve du génie se débordet-il si rarement? pourquoi si rarement le voyez-vous soulever ses flots impétueux, et porter des secousses dans vos âmes étonnées? Mes chers amis, les personnages flegmatiques se sont arrangés placidement sur les deux côtés du rivage ; ils savent que l'inondation détruirait leurs \naisoiinettes, leurs planches de tulipes, leurs potagers ; et à force de détourner son cours et de lui opposer des digues, ils préviennent le danger qui les menace.

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