LETTRE IX
LeS7mai.
Je me suis perdu, à ce que je vois, dans l'enthousiasme, les comparaisons, les déclamations, et cela m'a fait oublier de te dire ce que devinrent les deux enfants. Je restai bien deux heures assis sur ma charrue, et enfoncé dans les idées pittoresques, que je t'expose d'vine manière assez décousue dans ma lettre d'hier. Sur le soir, une jeune femme vint droit aux enfants, qui, pendant tout ce temps-là, ne s'étaient point dérangés. Elle tenait un panier à son bras. « Philippe, cria-t-elle de loin, tu es un bon garçon, • Elle me salua, je lui rendis son salut, me levai, m'approchai d'elle, et lui demandai si elle était la mère de ces jolis enfants. Elle me dit que oui; et après avoir donné la moitié d'un petit pain à l'ainé, elle prit le plus jeune daijs ses bras, et le baisa avec toute la tendresse d'une mère. « J'ai donné, dit-elie, le petit en garde à mon Philippe, et j'ai été à la ville avec mou aîné, pour y acheter du pain blanc, du sucre, et un poêlon de terre. * (Je vis tout cela dans son panier, dont le couvercle était tombé.) « Je veux faire ce soir une petite soupe à Jean. (C'est le nom du petit). Hier mon espiègle d'aîné me cassa mon poêlon, en se discutant avec le
pauvre Philippe, pour le gratin de la bouillie. » Je demandai où était l'aîné, et elle m'avait à peine répondu qu'il était à courir dans la plaine après deux oies ; il vint à nous en sautant, et apporta à son cadet une petite baguette de coudrier.
Je continuai de m'entretenir avec cette femme et j*appris qu'elle était fille du maître d'école, et que sou mari était allé en Suisse, pour y recueillir une succession. « On voulait, dit-elle, l'en frustrer; on ne répondait point à ses lettres, eb bien I il s'est transporté luimême sur les lieux. Pourvu qu'il ne lui soit point arrivé d'accident! je n'en reçois point de nouvelles. » Il m'en coiàtade me séparer de cette bonne femnie. Je donnai un kreutzer (1) à chacun de ses enfants; j'en donnai aussi un à la niéie pour le petit, en lui disant de lui en acheter, lorsqu'elle irait à la ville, un petit pain pour sa soupe; ensuite nous prîmes congé l'un de l'autre.
Je te l'avoue, mon cher ami, quand je ne suis plus maître de mes sens, rien n'apaise mieux leur tumulte que la vue d'une semblable créature, qui dans une heureuse insouciance, parcourt le cercle étroit de son existence, vit tout doucement au jour le jour, et voit tomber le.« feuillt^s sans pensera rien, sinon que l'hiver approche.
Depuis ce temps-là, j'y vais fort souvent. Les enfants sont tout à fait accoutumés à moi. Je leur donne du sucre lorsque je prends mon café ; et le soir ils partag eut avec moi
fl) Petite monnaie du pays, ilfote du traducteuri
leur beurrée et leur lait caillé. Le dimanche, leur kreutzer ne leur manque jamais, et quand je ne m'y trouve pas api-és vêpres, la cabaretière a ordre de faire la petite distribution.
Us sont familiers, et me font des contes de toute espèce. Je in';imuse particulièrement de leurs petites passions, et de la naïveté avec laquelle ils laissent voir leur jalousie, lorsque plusieurs enfants du village se rassemblent autour de moi. J'ai eu bien de la peine à tranquilliser la mère qui, dans son inquiétude, leur criait sans cesse : « Vous incommodez le Monsieur. »
Ce que je te disais dernièrement de la peinture peut certainement s'appliquer aussi à la poésie : en effet, il ne s'agit que de reconnaître le vrai beau, et d'oser l'exprimer ; c'est, à la vérité, dire beaueouf) en peu de mots. J'ai été aujourd'hui témoin d'une scène qui, bien rendue, serait la plus belle idylle du monde; mais à quoi bon parler ici de poésie, de scène et d'idylle? Pour(}Moi toujours porter des chaînes, quand on veut prendre part à un effet de nature?
Si, d'après ce début, tu espères quelque Chose de grand et de magnifique, ton attente sera trompée. Te n'est qu'un simple villageois qui a produit toute mon émotion. Selon ma coutume, je raconterai n»al ; et je pense que, selon la tienne, tu me trouveras outré. C'est encore Wahlheini, et toujours WahUieim qui enfante ces merveilles.
Une société s'était réunie sous les tilleuls pour prendre le café ; comme elle ne me plai-
sait pas trop, je cliercliai un prétexte pour restei" en arriére.
Un jeune paysan sortit d'une maison voisine, et virt raccommoder quelque chose à la charrue que j'avais dessinée depuis peu. Son air me plut, je l'accostai: je lui adressai quelques questions sur sa situation ; et en u.a moment la connaissance fut faite d'une manière assez intime, comme il m'arrive assez ordinairement avec ces bonnes gens. 11 me raconta qu'il était au service d'une veuve qui le traitait avec bonté. U m'en parla tant, et en fit tellement l'éloge, que je découvris bientôt qu'il s'était dévoué à elle de corps et d'âme. « Elle n'est plus jeune, me dit-il, elle a été malheureuse avec son premier mari, et ne veut point se remarier. » Tout son récit montrait si -vivement combien elle était belle, ravissante à ses yeux, à quel point il souhaitait qu'elle voulût faire choix de lui pour eifacer le souvenir des torts du défunt, qu'il faudrait te répéter ses paroles mot à mot pour te peindre la pure inclination, l'amom- et la fidélité de cet homme, n faudrait posséder le talent du plus grand poëte, pour te faire sentir tout à la fois l'expression de ses gestes, l'harmonie de sa voix et le feu de ses regards. Non, aucim langage ne rendrait la tendresse qui animait ses yeux et son maintien; je ne produirais rien que de lourd. Je fus particulièrement touché des craintes qu'il avait que je ne vinsse à concevoir des idées injustes sur ses rapports avec elle, ou à la soupçonner d'une conduite qui ne fut pas irréprochable. Je ne puis retracer que dans le fond de mon cœur le sentime-ut que
féprouvai à l'entendre parler de la flgrure ae cette femme, qui, malgré la perte de sa première fraîcheur, le captivait, l'enchamait si fortement. De ma vie je n'ai vu désirs plua ardents, passion plus véhémente accompagnée de tant de pureté; je puis même le direje n'avais jamais imaginé, rêvé cette pureté. Ne me gronde pas, si je te dis qu'au souvenir de tant d'innocence et d'énergie , mon âme s'exalte; l'image de cette tendresse si vraie me poursuit partout; et comme embrasé des mêmes feux, je languis, je me meurs.
Je vais chercher à voir au plus tôt cette femme. Mais non, si j'y pense bien, je l'éviterai. Il vaut mieux ne la voir que par les yeux de son amant ; peut-être aux miens ne paraîtrait-elle pas telle qu'elle est à présent devant moi, et pourquoi chercher à gâter une m belle im^e?