‹ Hermann et DorothéeChapitre 18 sur 138 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

Le l6jQ!n.

D'où vient que je ne t'écris pas? Quoi! tu me fais cette question, et tu passes pour un savant entre les savants! Ne devrais-tu pas

deviner que je me trouve bien, et même

Bref, j'ai fait une connaiftsance qui touche de plus prés à mon coeur. J'ai... je ne sais ce que j'ai.

J'aurais bien de la peine à te dire par ordre comment j'ai fait la connaissance de la plus aimable créature. Je suis content et heureux, par conséquent, mauvais historien.

Un auge!... Fi! Tout hounne en dit autant de sa maîtresse! Et ct'pendant je ne suis pas en état <le te dire combien elle est parfaite, pourquoi elle e.st parfaite; il suffit que tu saches qu'elle a captivé tous mes sens.

Tant de simplicité avec tant d'esprit; tant de bonté avec tant de feruieté, et le repos de i'àme au milieu de la vie réelle, la vie active!

Tout ce que Je dis d'elle u'est qu'un verbiag-a maussade, que de froides abstractions qui ne rendent pas un seul de ses traits. Une autre fois... Non, il faut que je te conte le fait tout de suite ou jamais. .Si je remets, il n'y faut plus pen.ser. Car, entre nous, depufs n^ve j'ai commencé cett« lettre, j'ai déjà trois fois été

sur le point de jeter la plume, de faire seller mon cheval et de partir, et cependant je me suis jure ce matin de ne point sortir aujourd'iiui. A tout moment, je vais à ma fenêtre, pour voir si le solei; est encore bien haut.

Je n'ai pu y tenii-, il m'a fallu y aller. Me foici de retour, mon cher Guillaume, et je Tais faire mon petit repas champêtre en t'é» crivant. Quel transport pour mon âme que de voir ses frères et sœurs, ces huit enfants si vifs, si aimables, former un cercle autour d'elle!

Si je continue sur ce ton-là, tu n'en sauras pas plus à la fin qu'au commencement. Ecoute donc, je vais tâciier de mettre de l'ordre dans mon récit et de multiplier les détails.

Je t'ai écrit dernièrement que j'avais fait la connaissance du bailù S... et qu'il m'avait invité à l'aller voir bientôt dans son ei-mitage, ou plutôt dans son petit royaume. Je négligeai de le faire, et peut-être n';iurais-je jamais pensé à cette visite, si le hasard ne m'eût découvert le trésor caché dans ce canton solitaire.

Nos jeunes gens avaient arrangé un bal à la campagne; et je consentis par complaisance à être de la p^trtie. Je choisis pour ma compagne une jolie tille d'ici, d'un bon caractère, mais qui n'avait d'ailleurs rien de piquant; il fut arrêté que j'aurais une voiture, que je conduirais ma danseuse et sa tante au lieu de l'as-semblée, et que nous prendrions en chemin Charlotte S... « Vous allez faire la connaissance d'une belle personne, me dit ma compagne, lorsqu'au travers d'un boia éclaire! et bien percé< notre voiture nous cou-

— séduisait à la maison de chasse. — N'allez jvas en devenir amoureux., ajouta la tante. — Pourquoi cela? — Elle est déjà promise à un fort galant homme, que la mort de son père a obligé de faire un voyage, pour aller metti'e ses affaires en ordre, et pour solliciter un emploi important. » J'appris ces particularités avec assez d'indifférence.

Le soleil allait bientôt se coucher derrière la montagne, lorsque notre voiture arrêta à l'entrée de la cour. Il faisait extrêmement chaud, et les dames témoignèrent leur inquiétude à cause d'un orage qui semblait se former dans les nuages giisâtres et sombres qui bordaient l'horizon. Je dissipai leur crainte en affectant une grande connaissance du temps, quoique je commençasse moi-même à me douter que notre partie en serait dérangée.

J'avais mis pied à terre. Une servante qui vint à la porte nous pria d'attentre un moment, que mademoiselle Lolotte ne tarderait pas à venir. Je traversai la cour pour me rendre à cette jolie maison; je montai le perron, et lorsque j'entrai dans l'appartement, mes yeux furent frappés du plus touchant spectacle que j'aie vu de ma vie. Six enfants, depuis l'âge de deux ans jusqu'à onze, s'empressaient dans la première salle autour d'une jeune fille d'une taille moyenne, mais bien prise et vêtue d'une simple robe blanche garnie de nœuds de couleur de rose. Elle tenait un pain bis dont elle coupait à chacun de ces enfants un morceau proportionné à son âge ou à son appétit. Elle le donnait d'un air si gracieux I taudis Q^ue ceux-ci lui disaient du ton le plus

simple : Grand merci, en lui tendant leur petite main avant même que le morceau fût coupé. Enfin , contents d'avoir leur goûter , ils s'en allaient à la porte de la cour , les uns en sautant, les autres d'une manière plus posée, seloD qu'ils étaient d'un caractère plus ou moins vif, pour voir les étrangers et la Toiture qui devait emmener leur cliéreLolotte. vJe vous demande pardon, me dit-elle, de vous avoir donné la peine de monter et ds "aire attendre ces dames. Occupée de m'ha- Diller et des petits soins de ménage qu'exige mon absence, j'avais oublié de donner à goûter à mes enfants, et ils ne veulent pas que personneautrequemoi leur coupe leur pain. » Je lui fis vm banal compliment qui ne signifiait rien. Mon âme tout entière, attachée sur sa figure, ravie du son de sa voix, de ses manières, je n'eus que le temps qu'il me fallait pour prévenir ma défaite, lorsqu'elle courut dans sa chambre pour y prendre ses gants et son éventail. Pendant ce temps-là, les enfants me regardaient de côté à une certaine distance ; je m'avançai vers le plus jeune, qui avait la physionomie la plus heureuse. Il reculait pour m'éviter, lorsque Lolotta, qui parut à la porte, lui dit : • Louis, donne la main à ton cousin. » D me la donra franchement, et, malgré sa petite mine barbouillée, je ne pus m'empècher de le baiser de tout mon cœur. « Cousin, disje ensuite à Lolotte en lui tendant la main, croyez-vous que je sois digne du bonheur dç vous être allié? — Oh! me dit-elle avec ua sourire malin, notre cousinage est si étendu, et je serais bien fâchée que vous fussiez le

BODins bon de la famille. • En sortant, elle recommanda à Sopbiw, raînée des sœurs après eue, une flUe âgée de onze ans environ, d'avoir l'œil sur les enfants, et de saluer le papa à son retour de la promenade. D'un autre côté, elle ordonna aux eufauts d'obéir à Sophie comme à elle-même, ce que plusieurs lui promirent expressément; mais une petite blondine, qui peut avoir six ans, et qui faisait l'entendue, lui dit : « Ce n'est pourtant pas toi, ma chère Lolotte : nous aimerions mieux que ce fut toi. • Les deux pius âgés des garçons étaient grimpés derrière la voiture, et Lolotte leur permit, à ma prièi-e, de nous accompagner ainsi jusqu'à l'entrée du bois, après /eur avoir fait pi-omettre de bien se tenir et de ne pas se faire de niches.

Nous avions eu a peine le temps de nous arranger, et les dames celui de se faire les compliments d'usage, de se communiquer leurs remarques sur leur ajustement, et surtout sur leurs petits chapeaux, enfin de passer en revue toutes les personnes qui devaient composer l'assemblée, lorsque Lolotte Qt arrêter le cocher et descendre ses frères. Ils la prièrent de leur donner encore une fois sa main à baiser. Le premier la lui baisa avec toute la tendresse d'un jeune homme de quinze ans; pour l'autre, il le fit avec autant de vivacité que d'étourderie. Elle les chargea de mille caresses pour les eniants testés à la maison, et nous continuâmes notre route.

» Avez-vous achevé , lui dit la tante , le livre que je vous ai prêté en dernier lieu? — Non; il ne me plaît jjrs; vous pouvez ie re-

prendre. Le précédent ne valait pas mieux. Je fus bien surpris. !ors>)uelni ayant demano^ quels étaient ces livres, elle me dit que c'étaient les œuvres de ... [i) Je trouvai beaucoup de caractère dans tout ce qu'elle dit ; dana chaque mot je découvris de nouveaux charmes, chaque trait de son visage semblait lancer de nouveaux éclairs de génie, et insensiblement je m'aperçus qu'elle les lâchait avec d'autant plus de satisfaction , qu'elle voj^ait bien que pas un n'était perdu pour moi.

Quand j'étais plus jeune, ajouta-t-elle, rien ne me plaisait tant que les romans. Dieu sait combien j'étais contente lorsque je pouvais Je dimanche me retii-er dans quelque petit coin pour partager, de tout mon cœur, le bonheur ou l'mfortune d'une miss Jenny. Je ne dis pas pourtant que ce genre de littérature n'ait encore quelque charme pour moi; mais puisqu'il m'arrive si rarement de pouvoir m'occuper d'un livre, au moins faut-il que ceux que je lis soient de mon goût. L'auteur que je préfère est celui où je retrouve mon monde, mes enfants, et dont les scènes me paraissent aussi intéressantes, aussi touchantes que celles de la vie que je mène dans le sein de ma famille, qui n est pas, si vous voulez, l'image d'un paradis, mais que je regarde au fond comme la source d'un bonheur indicible. »

(1) On se voit forcé de laisser Ici nne lacune, afin de ne df'sobiiger personne, quoliiue dans le fond un auteur doi\e allai'her peu d'imporlance au jugement d'une jeune fille, et à lavis peu rptlechi d'un jeune homme sans autorité, lyote de Goethe.)

J'essayai de cacher l'émotion que me causaient ces dernières paroles ; mais cela n'alla pas loin ; car lorsque je l'entendis parler, comme en passant , avec tant de vérité, du Vicaire de VacLefield, de (1), alors je perdis contenance , je n'y pus plus tenir et me mis à lui débiter avec chaleur tout ce que je pensais sur ee sujet; je m'aperçus au bout de quelques instants que Lolotte adressa la parole aux autres personnes, qu'elles étaient là les yeux ouverts, la bouche béante, sans prendre part à la conversation. La tante me regarda plus d'une fois avec un air railleur dont je me mis fort peu en peine.

La conversation tomba sur le plaisir de la danse. « Si cette passion est im défaut, dit Lolotte, j'avoue franchement que je suis bien coupable. Et quand j'ai quelque chose dans la tête, je cours à mon clavecin, d'accord ou non, je joue une contredanse, et tout va le mieux du monde. »

Pendant qu'eUe parlait, je repaissais ma vue de ses beaux yeux noirs ; avec quel charme ses lèvres vermeilles et la fraîcheur de ses Joues attiraient toute mon âme! comment, occupé tout entier de la noblesse, de la majesté de ses pensées, il m'arrivait souvent de ne point entendre les expressions qu'elle employait pour les rendre ! c'est ce que tu peuii te figurer, puisque tu me connais. Bref, lors-

(1) On a encore supprimé ici les noms de quelques auteurs naJtionaux. Ceux qui eurent part aux éloff«s deCharlotie le seniiront dans leur propre cœur, s ils lisent ce passage; les autres n'ont pas besoin de savoir de quels livres elle parlait. (Note de Gœthe.)

que nous nous arrêtâmes devant la maison de plaisance, je descendis tout rêveur de la voiture. J'étais même si égaré dans l'espèce de monde fantastique que mon imagination formait autour de moi, que je tis a peine attention à la musique qui se faisait entendre de la salle illuminée et dont l'harmonie venait au devant de nous.

Les deux Audran et un certain... (comment retenir tous ces noms?) qui étaient les danseurs de la tante et de Lolotte, nous reeurent à la porte. Ils s'emparèrent de leurs dames, et je montai avec la mienne.

Nous dansâmes d'abord plusiexirs menuets, /'invitai les femmes les unes après les autres, ôt les plus maussades étaient justement celles qui pouvaient le moins se résoudre à donner (a main pour en finir. Lolotte et son cavalier commencèrent une anglaise , et tu sens combien je fus charmé lorsqu'elle vint à son tour âg-urer avec nous. Il faut la voir danser : tout son cœur, toute son âme sont là ; tout son corps est une harmonie et dans im tel abandon qu'il semble que danser soit tout pour elle, qu'elle ne pense à rien, qu'elle ne sente rien autre chose ; et sans doute dans ce moment tout autre objet doit s'anéantir devant ies yeux.

le l'invitai poui la seconde contredanse: «îiie n'accepta que pour la troisième et m'assura avec la plus aimable franchise qu'elle dansait volontiers l'allemande. . C'est la coutume ici, continua-t-elle , que chaque cavalier ne danse l'allemande qu'avec la personne qu'il a amenée : 1p mipn la danse mal et me

saura bon gré de l'en dispenser. Votre dame est dans le même cas et ne s'en soucie g'uère, et j'ai remarqué, lorsque vous avez dansé l'anglaise, que vous tournez fort bien ; ainsi, si vous voulez ra'avoir pour l'allemande, allez me demander à mon cavalier, tandis que j'en parlerai de mon côté à votre dame. » J'acceptai; et il fut décidé que, tandis que nous danserions ensemble, son cavalier causerait avec ma danseuse.

On commença, et nous nous amusâmes d'abord à faire tous les tours de bi-as possibles. Quelle grâce, quelle souplesse dans ses mouvements! Lorsque la mesure changea et que nous nous mîmes à tourner les uns autour des autres comme des sphères, il y eut d'àbordquelque désordre, parce que le plus grano nombre dansait mal. Mais nous fûmes sages', nous attendîmes qu'ils eussent jeté leur leu; et lorsque les moins habiles eurent quitxé la place, nous nous en emparâmes et continuâmes avec une nouvelle ardeur, secondés d'un autre couple, Audran et sa danseuse. Jamais je ne réussis avec autant de facilité. Je n'estais plus un homme. Tenir cette charmante créature dans mes bras et voler avec elle comme le vent, voir tout disparaître autour

de moi, et Guillaume, pour te parler avec

sincérité, je me jurai pourtant que je ne souffrirais jamais qu'une fllle que j'aimerais et sur qui j'aurais des prétentions, dansât cette danse avec un autre que moi, dussé-je y périr,... tu m'entends.

Nou& fîmes quelques tours dans la salle, pour reprendre haleine ; après quoi 6.'le s'assit.

Je coupai les tranches de citron que j'avais aùses de côté, lorsiin'on faisait le punch, et Ç[ui étaient les seules qui restassent; je les lui donnai avec du sucre pour la rafraîchir, et cela lui St grand bien ; seulement à chaque morceau que son indiscrète voisine prenait dans la tasse, je me sentais le cœur percé d'un coup de poignard, quoique par convenance je me visse forcé de les lui présenter.

Nous fûmes le? seconds à la troisième anglaise. Comme nous faisions le tour, et que, transporté de joie, je semblais n'être animé que du mouvement de sou bras et de ses yeux, où brillait le plaisir le plus pur, nous nous trouvâmes devant une femme, qu'un certain airaiuiable, répandu sur un visaue qu' n'était plus de la première jeunesse, m"avait /ait remarquer. Elle regarda Lolotte en riant, la menaça du doigt, et prononça deux fois en passant le nom d'Albert, d'un air très significatif. • i'uis-je sans témérité, dis-je à Lolotte, vous demander qui est cet Albert?» Elle allait me répondre, lorsque nous filmes obligés de nous séparer pour faire la grande chaîne ; et lorsque nous nous croisâmes, je crus lui trouver un air pensif. • Pourquoi le cacher, me dit-file en me prenant la main pour la promenade, Albtit est un galant homme à qui je suis promise ! » Cette nouvelle n'en était |ias une pour moi, pnis(iMe les dames m'en avaient prévenu en chemin; et cependant je crus l'entendre pour la première fois, parce qu'occupe tout entier de l'objet qui, en si peu de temps, m'était devenu si cher, je n'y avais point songé. Bref, je me

troublai, je m'égarai, je manquai la figurej et il ne fallut pas moins que la présence d'esprit de Lolotte, qui nous tira les ar5 et les autre, pour remettre promptement tout en ordre.

On dansait encore lorsque les éclairs que nous voyions briller depuis longtemps à l'horizon, et que j'avais toujours assuré n'être que des éclairs de chaleur, coinuieucereut à devenir plus forts, et le bruit du tonnerre à l'emporter sur celui des violons. Trois femmes s'eutuuent de leurs rangs ; leurs cavaliers les suivirent ; le désordre devint général, et la musique cessa. Il est naturel, lorsqu'un sujet de tristesse ou d'etfroi nous surprend au milieu de nos plaisirs , qu'il fasse sur nous une bien plus vive impression qu'en tout autre temps, soit à cause du contraste, ou plutôt parce que nos sens, étant éveillés, se trouvant plus subitement et plus vivement affectés. C'est à ces causes que je dois attribuer ces étranges grimaces que je vis faire tout à coup à la plupart des femmes. La plus sage s'assit dans un coin, le dos tourné vers la fenêtre, et se boucha les oreilles ; une autre se jeta à genoux devant elle et se cacha le visage dans ses jupes; une troisirme .se coula entre elles deux, et embrassait sa petite sœur en versant des larmes. Quelques-unes voulaient absolument se retirer; d'autres, plus troublées encore n'avaient pas même con.^ervé a.ssez de sangfroid pour réprimer l'audace de nos jeunes affamés, qui paraissaient fort occupés à dérober sur les lèvres de ces belles affligées les «irdentes prières qu'elles destinaient au citii»

Quelques-uns de nos messieurs étaient descendus pour fumer tranquillement leur pipe, et le reste de la société n'en était pas fort éloigné , lorsque l'hôtesse s'avisa heureusement de nous indiquer une chambre où il y avait des volets et les rideaux. A peine y fùine«nous entrés que Lolotte se mit à placer des chaises en rond, à faire asseoir la compagnie/ et proposa un petit jeu.

Je vis plus d'une de nos belles qui, dans l'espérance de quelque suite agréable du gage touché, se rengorgeait et pinçait les lèvres. « Nous jouerons à compter, dit Lolotte. Ecoutez bien. Je ferai le tour du cercle en allant de di-oite à gauche, tandis que vous compterez depuis un jusqu'à mille, en nommant chacun le nombre qui lui correspondra : il faut que cela aille très vite, et celui qui hésitera ou qui se trompera aura un soufflet. • Ce fut quelque chose d'assez plaisant. Elle se mit à parcourir le cercle le bras levé. Celui par lequel elle commença, compta : un ! son voisoin, deux! le suivant, trois! et ainsi de suite. Alors , elle commença à aller insensiblement de plus en plus vite. Quelqu'un se trompe , paf ! un soufflet. Son voisin so met à rire, paf! un autre soufflet, en augmentant toujours de vites&"e. J'atti-apni moi-même deux taloches, et je crus avec un sensible plaisir remarquer qu'elle me les appliquait plus fort qu'aux autres. Un éclat de rire général mit fin au jeu, avant qu'on eût achevé de compter mille. Les plus intimes se retirèrent alors en particulier. L'orage avait cessé et je suivis Lolotte dans la salle. • Les soufflets, me dit-elle en

chemin, leur ont fait oublier l'orage et ^ leur peur. » Je ne pus rien lui répondre. • J'étais, continua-t-elle, une des plus craintives; mais en affectant du courage pour en inspirer aux autres, je suis devenue plus hardie. » Nous Dous approchâmes de la fenêtre, le tonnerre grondait encore dansTéloiJ^nement; une pluie abondante ruisselait sur les champs avec un doux murmure et nous renvoyait un parfum vivifiant, que l'air dilaté par la chaleur nous apportait par bouffées. Elle se tenait appuyée sur son coude : ses regards parcouraient toute la contrée; elle leva les yeux au ciel et les abaissa sur moi; je les vis se remplir de larmes ; elle posa sa main sur la mienne en disant : • Klopstocli 1 • (1) Je pliai sous le poids des sensations qu'elle versa sur moi en prononçant ce seul nom. Je succombai, je m'inclinai sur sa main, que je baisai en versant des larmes de volupté. Je relevai mes yeux sur les siens. — Divin Klopstock ! que n'as-tu vu dans ce regard ton auothéose? et puissé-je moi-même n'entendre plus pi-ononcer par une autre bouche que celle de Charlotte ton nom si souvent profané 1

(1) Auteur favori des Allemands. Charlotte rronpnce

son nom avpc emphase en se rappelant un endroit

de se« ou^TagRS où il fait une description magnitique

dn grand modèle qu'ils avaient alors devant les yeux

(Note du Traducteur.)

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