‹ Hermann et DorothéeChapitre 19 sur 138 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

Le 19 juin.

Je ne sais plus où j'en suis resté dernièrement de mon récit; ce que je sais, c'est qu'ii était deux heures après minuit lorsque je me couchai ; et que si j'avais pu te parler au lieu de t'écrireje t'avu-ais sans doute tenu jusqu'au jour.

Je ne t'ai pas raconté ce qui se passa à notre retour du bal, et le temps me manque aujourd'hui pour cela.

L'aurore était splendide, l'eau tombait goutte à goutte des arbres: toute la nature semblait renaître auto ir de nous. Nos deux compagnes commençaient à s'endormir. Elle me demanda si je ne voulais pas en faire autant et me pria de ne pas me Kêner pour elle. « Tant que je verrai ces yeux ouverts, lui dis-je (et je la regardais fixement), il n'y a pas de sommeil pour moi. » Nous tînmes bon l'un et l'autre jusqu'à sa porte. La servante lui ouvrit doucement; et comme elle s'informait de son père et des enfants, on lui dit que tout était tranquille et endorni. Je pris congé d'elle en lui demandant la permission de la revoir le jour même. Elle y consentit... je l'ai revue, et depuis ce temps-là, soleil, lune, étoiles, peuvent faire tranquillement leurs révoluiions; je ne sais plus s'il est jour ou s'il est nuit, l'uuivers n'est plus rien pour mui.

LETTRE 'K.n

Le 2! jTîln.

Je coule des jours aussi heureux que ceu2 que Dieu réserve à se^ élus, et quelque chose qui m'arrive, je ne puis pas dire que je n'ai pas joui des plaisirs les plus purs de la vie. Tu connais ma retraite de Wahllieim; j'y suis tout à fait établi, je ne suis qu'à une demilieue de la demeure de Lolotte, là je jouis de moi-même et de tout le bonheur qui a été accordé à l'homme.

Aurais-je pu penser que ce "Wahlheim, que je choisissais pour le but de ma promenade, était situé si prés du ciel I Combien de fois, dans mes longues courses, tantôt du haut de la montagne, tantôt de l'autre côté de la rivière, dans la prairie, n'ai-je pas vu cette maison de chasse, qui renferme aujom-d'hui l'objet de tous mes désirs !

Mon cher Guillaume, j'ai fait toutes les réflexions possibles sur ce désir de l'homme, de g'étendre hors de lui-même, de faire de nouvelles découvertes, de se transporter partout où il n'est pas, et d'un autre côté sur ce penchant intérieu" qu'il a à se laisser volontairement prescrire des bornes, à suivra machinalement l'ornière de l'habitude, sans sa mettre en peine de ce qui se passe à droite et à gauche.

Cest étrange ! lorsque je vins ici, et que de la colline je contemplais ce beau vallon, comme

je m'y sentais attirer de toutes parts f Là le bosquet 1 que ne peux-tu mêler ton ombre à ses ombres I Là cette pointe de rocher ! oh î que ne peux-tu de ià découvrir toute l'étendue du pays ! Là une chaîne de collines interrompue par des vallées solitaires ! qu'il serait charmant de pouvoir s'y égarer ! J'y volais, je revenais sur mes pas, et je n'avais point trouvé ce que j'avais espéré. Ah ! il en est de l'éloignement comme de l'avenir! Une masse obscure repose devant notre âme ; le sentiment y vole, et se fourvoie comme notre œil ; nous brûlons du désir d'y ti-anpporter tout notre être, pour le remplir d'une sensation unique de volupté capable d'anéantir toutes nos facultés Hélas I après bien des efforts pour

y arriver, lorsque l'avenir semble prendre un corps, tout demeure pour nous dans le même état ; nous restons dans notre misère ; le même asile nous environne ; et notre âme soupire en vain après le bonheur qui vient de lui échapper, et se reprend à désirer.

C'est ainsi, peut-être, que l'inquiet voyageur soupire après sa patrie, et trouve dans son foyer, sur le sein de sa compagne, au milieu de ses enfants et des soins qu'exige leur conservation, ce contentement dt; l'âme, qu'il avait en vain cherché dans les vastes solitudes du monde.

Lorsqu'au lever du soleil, je sors pourrae rendre à mon cher W:iiillieim. et au'arrlvé au jardin de l'hôtesse je cueille moi-même mes pois, et m'assieds dans un coin pour les écosser, tout en '«sant mon Homèr»-. , lorsque Je prends un pot dans la petite cuisine, que je

— recoupe du ôexirre, meta mes pois au feu, les couvre et m'assieds aupiès pour les remuer de temps en temps : c'est alors que mon imagination me retrace les flers, les superbes amants de Pénélope assoiimiant eux-mêmes, pour les dépecer et les faire rôtir, les bœufs et les porcs. Il n'y a rien qui me remplisse d'un sentiment pla'^ tranquille et plus vrai, que ces traits de la vie pHtriarcale, que je puis, Krnoe à Dieu, faire entrer sans affectation dans la trame de la mieuue.

Que ie suis heureux davoir uncœur capable de sentir cette joie simple et innocente d'un homme qui sert sur sa tai>le le ctiou qu'U a lui-même tait venir, et qui nou-seulenient jouit de son chou, mais qui se rappelle encore dans un même instant tous les beaux jours qu'il a passés a le cuJtiver, la belle matinée où il le planta, les douces soirées où il l'arrosa et où il eut la satisfaction de le voir croître et prospérer!

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